lundi 12 février 2018

ECM – Voyagiste sensoriel – séquence 3

ECM – Voyagiste sensoriel – séquence 3

Je viens de me souvenir que j’ai un blog, ça faisait un sacré bout de temps que je l’avais oublié celui-ci, cet ami tacite qui permet parfois de prolonger les pensées, de les partager, de croire en ce truc qu’est l’expression.

Ecrire...
pour ainsi dire.
Microscopique évènement sur l’échelle de la relativité des priorités de la vie, le label ECM, dont vous me savez inconditionnel absolu a franchi un pas médiatique, stratégique voir politique important.
Manfred a accepté le streaming et par là de balancer sur toutes les plateformes, de deezer à qobuz, en passant par napster ou spotify la quasi intégralité de son immense catalogue.
Mine de rien l’affaire m’a tout à la fois enthousiasmé, car la proposition napster incluse dans le forfait box par mon opérateur a beaucoup changé mon quotidien mélomane, mais en même temps laissé perplexe quant à l’idée de ce dernier bastion intègre, de ce dernier verrou de symbolique culturelle résistante qui saute.
J’ai repensé au vinyle, puis à la démocratisation du partage et du premier « téléchargement » illicite via la K7.
Je me suis revu avec mon premier lecteur de CD, avide de ce nouveau support, à la qualité sans faille disait-on, à la précision absolue. Le son ECM y avait pris place de choix (Abercrombie, Rypdal, Garbarek, Jarrett, Motian, Surman...).
Puis vint le minidisc, peu utilisé, si ce n’est par les musicos en besoin professionnel d’un nouveau support tant pratique que miniaturisé. Un objet devenu collector.
La suite on la connait, des disques durs pleins de musiques partagées, au son pratique mais tellement réducteur proposé par ce format mp3 – aujourd’hui, déjà, en passe d’être enfin rangé au placard – la qualité reprend le dessus.
Voici une petite décennie, on montait un programme pour un concert blues avec des titres et surtout des versions inspirantes. Notre ami guitariste leader m’envoie un lien... (Alors que j’en étais à lui envoyer des audio compressés de piètre qualité) sur un truc nouveau, mais tellement pratique : Deezer.
Le point de départ de nouveaux réflexes d’écoute, de nouvelles habitudes consuméristes, d’un nouvel axe de curiosité...
Mais toujours pas d’ECM...
Le label ne voulait certainement pas adhérer à cette consommation massive de musique en zapping, à ces nouveaux comportements mettant la musique en seul produit de consommation sous un format où son éthique sonore ne trouvait pas sa juste et légitime place.
J’avais sitôt pensé au soin quasi maniaque apporté au son et avec lui, à cette identité ECM, mais aussi au soin du choix des projets des artistes tant « maison » que « de passage ».
Un label qui au fil des nouvelles déclinaisons (de Watt à New Series) ne dérogeait pas à une éthique ancrée dans ses gènes, dans son identité, dans sa « matière ».
Une politique culturelle intègre, quelque part c’est ECM.
La nouvelle de ce changement annoncée avec un relai de réseaux sociaux enthousiastes j’ai alors fouillé dans mes supports, du vinyle à la K7 en passant bien entendu par les CD et, au fil des retrouvailles j’ai re-constaté le fait qu’un album ECM c’était (et cela reste) comme un « investissement », une sorte de choix financier, avec un prix fixant la différence artistique, esthétique, conceptuelle... un investissement dans l’art, à échelle relative bien entendu, mais à points comparatifs indéniables.
Se payer un disque ECM cela reste et fut un choix...
L’Art Ensemble ou le Liberation Music Orchestra ne sont pas easy listening, les univers apparemment transparents de Garbarek n’ont pas que cette relative image, les loops de Surman cachent bien des engagements libres, les gémissements de plaisir de Jarrett trahissent la générosité, l’implication et le plaisir jouissif de la musique... Investir en ce label c’est aller vers une autre idée du jazz, se payer un album engagé sous un projet artistique et chapeauté par un producteur avant gardiste.
Malgré toutes ces pensées et réflexions tant esthétiques qu’intègres je n’ai pas hésité un seul instant à me replonger dans le catalogue et aussi par ce biais découvrir des pépites sorties, oubliées, nouvelles – ces projets artistiques soutenus par un label qui reste encore novateur et capable de prise réelle de risque.
Malgré un encodage ne dépassant pas la qualité mp3 320, je ne crois pas avoir réellement décroché d’ECM depuis son intrusion récente et boulimique dans mon téléphone, ma tablette ou mon PC.
Des albums usés en K7 en leurs temps car enregistrés depuis les stocks d’une médiathèque grenobloise incroyablement fournie, des CDs mythiques ou des vinyles au design photographique éthéré, tournant autour de leur étiquette d’un vert nordique, dense et sombre, austère et sobre, sans artefact, dévoilant un gros caractères le sigle E-C-M – ont alors refait surface dans l’espace de mon quotidien.
La plateforme de streaming aura permis de les transporter partout ou encore de découvrir leurs prédécesseurs, successeurs, annexes, parallèles, voisins...
Un univers, une famille, une « maison »...
Une pépinière.
Je l’ai souvent dit, ce label permet l’imaginaire, le voyage, l’introspection pour une sorte de plateforme de transit vers des voyages personnels mus par une création en cascade d’images, de sensations et de sentiments sollicités par une écoute de ces univers enregistrés avec un soin artisanal méticuleux, pragmatique, scientifique, précis et ciselé.
Mes récentes écoutes m’ont orienté vers ces mondes croisés permettant l’insolite, le réel à partir de l’inimaginable rencontre tant de cultures que de langages, de personnalités, d’humains, tout simplement.
Quelques albums ressortis d’outre étagères, ou forcément découverts ont eu peine à sortir de mes pensées et mes trajets et ont alors pris d’autres formes, leurs paysages familiers se sont teintés d’autres idées, d’autres perceptions et parfois la nuit s’est emplie de rêves sans sommeil.
Embarquons.
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CHARLES LLOYD – « Sangam » - Live 2006.
Charles Lloyd – Saxophones / Eric Harland – Batterie / Zakir Hussain – Tablas, voix, percussions...


Vous avez lu comme moi et vous pourrez chercher (à part une légère incartade pianistique) au-delà de cette lecture de prime abord : sax et percussions-drums... voilà, c’est tout, point final.
J’engage le live avec une moue curieuse, une attitude attentive.
Ce type de projet, pour qu’il dépasse et transcende le seul plaisir du challenge de partage rythmique, de démonstration claquante et cinglante, j’ai pris pour habitude de m’en méfier.
Allez savoir, j’ai de plus en plus un regard sceptique sur les batteurs – la progression effarante tant de la technique instrumentale que de l’instrument en lui-même a de quoi faire réfléchir sur la véritable donnée musicale restante. Rares sont les batteurs parlant d’autre chose que de batterie, rares sont les batteurs parlant avant tout de musique. Un peu comme les bateleurs des joutes de boogie woogie pianistiques c’est aujourd’hui à celui qui roule le plus vite et d’une main s’il vous plait, sans parler d’un usage fracassant et impressionnant des doubles grosses caisses rangeant Cobham ou Keith Moon sur l’étagère des antiquités.
Mais j’avais oublié que, ECM oblige et qui plus est Charles Lloyd en tête, se lancer dans telle proposition ne pouvait qu’être jubilatoire, éclatant, addictif et surtout chargé de musique, de vie.
Lloyd, ce découvreur de talents tant pédagogue que mentor, au chemin sans embuche, à l’engagement jazz d’esthète impose ici, avec une finesse de langage tant modal que d’emprunts ethniques (un rêve coltranien) un concert d’une formidable teneur, sans qu’en un seul instant l’intérêt, la curiosité et le plaisir ne tombent.
Sous l’apparente horizontalité de laquelle émerge des axes mélodiques étonnamment pris en charge par tous les protagonistes, percussions et batterie comprises, le tracé harmonique de dessine, se laisse deviner. La rencontre culturelle des langages s’installe comme une évidence, un groove souple, multiforme, multiculturel se positionne, les tablas de Zakir Hussain chantent en symbiose avec le drumming mélodique de Eric Harland dont les échappées solistes tordent le cou à l’idée préconçue du « solo de batterie ».
Ici le mot solo n’a pas sa place, car la notion d’ego, de lead, de mise en avant n’est pas.
Ici point de bavardage en clichés et gimmicks réflexes, point de déballage technique alors que... juste une énergie commune qui attire, appelle les sens, juste des histoires contées en sons musicaux.
Il suffit de se laisser faire, de se laisser porter.
La musique est partage en ce concert où l’on se transporte public, assistant à un moment rare, un moment de vie, un voyage.
J’aurai eu peine à quitter ce concert remis sans cesse – addictif.
« Sangam », le titre... pff...

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JAN GARBAREK – « Madar » - 1994.
Jan Garbarek – tenor and soprano saxophones / Anouar Brahem – oud / Ustad Shaukat Hussain – tabla.


Je me souviens de la sortie de cet album, de mon incapacité à le quitter, de mon refus à sortir de cet univers où le mélange des cultures venait de créer une nouvelle donnée planétaire, par la musique, ce langage prenant ici réellement son sens d’universalité.
Cette simple mélodie norvégienne « Sull Full » en est une preuve indéniable et pourtant indéfinissable – comme si cette fusion existait, finalement, depuis la nuit des temps.
Improbable, au-delà de la réductrice idée de « World Music », « Madar » ouvre le champ d’expression ailleurs, vers des contrées insolites et inédites où l’homme emporte avec lui sa culture et sait la partager avec l’autre pour une forme de communion spirituelle et généreuse, mettant simplement l’universalité en évidence.
Ici j’ai découvert Anouar Brahem, cela correspondait qui plus est à mes missions de pédagogie musicale que je fis à travers le Maroc et la Tunisie – la vie ne laisse pas de place réelle au hasard.
C’est dire si cette musique m’a marqué et touché, car elle symbolisait, finalement, cet idéal pour lequel nous travaillions afin de permettre le véritable échange, pas celui de la forme, mais celui du fond, donc des hommes.
J’ai réécouté « Madar », me suis replongé dans ces méandres mélodiques hypnotiques, j’ai refait le voyage, rêvé au son de cet oud magicien, oscillé et ondulé sur ces tablas transcendantaux...
Garbarek c’est l’expression directe, pure, ample et imposante de générosité – impossible d’en sortir...
J’ai refait le voyage, oui... et tel qu’au premier jour il m’a apporté encore et encore ce flot d’images où les paysages se croisent, où les espaces et étendues immenses laissent parler la nature et où l’homme sait puiser encore l’inspiration dans la vie.

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STEPHAN MICUS – « East of The Night » - 1985.
Stephan Micus – 10-String guitar – Shakuhachi – 14-String guitar


Il y a quelque temps Chris (la petite boite à musique) avait chroniqué « Nomads » de Stephan Micus.
Après l’écoute de cet opus j’avais retrouvé dans mes vieilles K7 ce « East of the night », ma première entrée dans le voyage musical ethnique de l’artiste.
Face A, cet album et face B un autre ECM, le premier Frisell.
Une K7 qui a longtemps tourné dans la voiture...
Ici le déploiement sonore est minimaliste, avec quasi rien que l’air et les cordes Stephan Micus a d’emblée ce don de la mélopée intemporelle, ou d’un autre temps – j’extrapole en imaginant un autre espace-temps.
La technique moderne et sophistiquée du re-recording permet à l’expression seule de prendre place.
Micus est seul.
Solitaire ?
Je n’ai pas vraiment eu ce sentiment – la musique qu’il évoque s’adresse à l’homme, à la nature, à la terre, aux éléments dont elle est également reflet.
On n’est pas seul dans cet environnement. On n’est jamais seul dans la nature.
C’est curieux à quel point avec si peu l’on peut faire vivre tant de choses.
Un nomade ?
Un ermite ?
Ici la quête est précieuse, l’imaginaire intervient d’emblée et l’évocation est multiple, car le temps qui coule au long de ces deux titres semble interrompu. Cela se passe dans notre esprit et le pénètre, la notion de durée ne peut apparaitre ou survenir, un bien être s’empare de nous dans cette musique qui prend racine dans l’intemporel chant ancestral de l’être humain...
Cela pourrait durer des heures ou simplement quelques minutes, peu importe, dès l’ouverture de cet espace indéfinissable où le rythme n’a pas de découpage métrique, on est face à soi, figé dans cet univers dépassant nos cadres de valeurs temporelles.
Je me suis arrêté ici, au pied de ces monts accueillants qui laissent entrevoir une autre vie, une autre dimension.
Stephan Micus est là dans cette immensité et il nous invite à ce voyage avec lui.

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ANOUAR BRAHEM – « Astrakan Café » - 2000
Anouar Brahem – Oud / Barbaros Erköse – Clarinette / Lassad Hosni – Bendir, Darbouka.


Grenade, un café.
Nous sommes coincés avec des étudiants lors d’un voyage qui n’a pas rempli ses promesses.
On devait faire des rencontres autour de la musique arabo-andalouse, on avait préparé, bossé en ce sens et en arrivant sur place la rencontre avec les artistes promettant résidence n’a pu se faire...
Le rendez-vous était pris dans ce café – on attendait fébrilement le verdict, ce voyage d’études n’aura pas répondu aux attentes initiales mais il aura su rebondir sur bien d’autres découvertes.
Pendant l’attente, le lieu, bruyant, chaleureux et animé passe en boucle cet album, Anouar Brahem est une star de la musique du Maghreb et sa musique en ce café, placé au fond d’une ruelle où le blanc immaculé des maisons aveugle, prend une dimension incroyable.
Elle devient une bande son, un accompagnement sensible, une piste à suivre...
L’ambiance se détend au son de cette hypnose musicale, le décor de ce lieu au quotidien agité participe à une accalmie intérieure ou clarinette et oud jouent leurs rôles envoutants.
Les voutes participent à la diffusion lancinante, les tables émaillées de carreaux minuscules et bleutés semblent refléter la légèreté rythmique de ces darboukas et bendirs aux décompositions sinueuses, reptiliennes.
Il fait chaud, très chaud à l’extérieur mais cette oasis citadine apporte une fraicheur relative à nos fatigues chargées d’attentes et de questionnements.
Le voyage estudiantin sera captivant et nous emmènera vers d’autres contrées musicales tout en nous faisant revenir chaque jour au cœur de cette musique pénétrante dès ce premier jour.
Puis Anouar Brahem sera souvent ma B.O de voyages, ce dépaysement familier, cette chaleur humaine et amicale du Maghreb, cette plongée dans ces musiques tant complexes que festives.
Là, l’imaginaire se cible, se cristallise autour de ces mystérieuses légendes, de ces contes en mil et une nuits renouvelables à l’infini.
Il n’y a plus qu’à se laisser, encore une fois, porter et partir.

 




mercredi 1 novembre 2017

ALLAN HOLDSWORTH (6 Aout 1946 – Bradford / 15 Avril 2017 – Vista)

ALLAN HOLDSWORTH (6 Aout 1946 – Bradford / 15 Avril 2017 – Vista)

Je m’étais promis de rendre un hommage à Allan Holdsworth, il est grand temps de m’y mettre.
Allan Holdsworth c’est un artiste qui m’est devenu très vite familier, ce, dès l’adolescence.
On sait que c’est souvent là que l’empreinte se fait, que des goûts se dessinent, que des choix se font et que ce qui entre dans cette tranche de vie est susceptible d’y rester définitivement.
C’est pour cela que je m’évertue dans mon travail de pédagogue à faire découvrir un maximum de culture(s) musicale(s) aux adolescents et jeunes adultes, car c’est certainement bel et bien ici que cela se passe et, plus on ouvre les esprits jeunes à la découverte, à la curiosité et à l’envie, plus le sens réel de la culture s’intègre, se positionne et prend part à un quotidien qui jalonnera la vie de tout à chacun.

Allan Holdsworth est entré dans ma sphère d’écoutes régulières avec son solo de « Hazard Profile » du groupe Soft Machine (Album « Bundles »), ce devait être en 1976. J’avais été impressionné par le roulement d’entrée absolument parfait de John Marshall puis par sa cohérence de jeu entre beat et ouverture, mais dès le solo de Mr Holdsworth je me souviens que tout avait littéralement basculé. Un nouveau nom, un nouveau son, une nouvelle approche venaient de surgir...
Il ne restait plus qu’à mener l’enquête afin de le trouver, de savoir si une carrière solo pouvait, tel un Jeff Beck (passant à cette époque avec allégresse du rock à un jazz-rock teinté de particularités mi funk, mi heavy ou encore bluesy-jazz – si je suis entré dans le jazz c’est bel et bien grâce entre autre, à sa version de « Goodbye Pork Pie Hat » qui m’a directement propulsé vers Mingus) ou un Mc Laughlin échappé du Mahavishnu se dessiner dans les bacs...

C’est là que j’ai commencé à creuser avidement les sillons vinyliques gravés par ce guitariste hors normes et que je me suis fait, entre autre, la déduction que celui-ci était soit attiré par les batteurs, soit un guitariste adulé des batteurs, enfin, quoiqu’il en soit, je me suis vite rendu compte qu’il jouait avec les plus grands batteurs de la planète. Ce fait a forcément augmenté mon intérêt naissant envers lui.
Et puis, Allan Holdsworth c’est l’artiste qu’on reconnait immédiatement, inimitable, unique, qui accroche directement l’oreille et qui fait citer son nom sans la moindre hésitation.
On l’a entendu une fois, on le mémorise et on sait l’identifier – cet instantané, même si on peut le retrouver chez nombre de musiciens, chez lui, il n’autorise pas l’ambiguïté, Alan Holdsworth, joue une note de guitare et automatiquement cet ADN musical est clair et lisible.
Le son, saturé sans pour autant abuser afin de ne pas noyer la vélocité dans un fatras massif.
Le jeu, au phrasé légato exceptionnel, donnant à chaque phrase, même des plus rapides un sens toujours mélodique d’une rare fluidité.
L’inventivité avec un sens du langage totalement personnel et s’assimilant non à la guitare mais à des phrases de cuivres, donc chargé de chant et de sens vocal et pourtant basé sur des rapports mathématiques  – intéressant...

Voilà un peu et très vite un résumé des sensations qui viennent à l’écoute de la moindre de ses interventions, de la moindre de ses phrases, et même, du moindre de ses riffs.
Intéressant de constater qu’il aura participé en tant qu’invité (pour ensuite s’offrir des castings de rêve pour sa carrière solo) à de nombreux groupes de batteurs où encore dans lesquels le batteur a une identité prédominante.
Tony Williams, Bill Bruford, John Marshall, Pierre Moerlen...
Ou avec des sections rythmiques, des bassistes de haute volée, etc... tels Jack Bruce, Level 42, Stanley Clarke...
Trempé dans ses envolées électriques j’ai également progressivement découvert puis adoré son jeu acoustique. C’est ainsi qu’il m’aura fait découvrir le pianiste Gordon Beck avec lequel il a gravé 4 albums d’une rare beauté. 

Je garde toujours en tête son introduction de « Nevermore » (UK) comme un de ces moments où la musique rime avec la grâce et l’inspiration. Ce genre de moment qui se passe de la moindre analyse, de la moindre réflexion. On est là et la musique s’invite pure, formidablement expressive alors que le trait n’a besoin d’être forcé, le choix du tout fait de ces traits, de ce chant un instant de musique qui ouvre le temps et l’esprit. Une fois entré en l’esprit cette dimension ne peut s’en échapper et l’on a envie de s’y plonger encore.
On sait alors que Allan Holdsworth acoustique c’est forcément une porte qui s’ouvre vers cette délicatesse, cette douceur, cette pureté mélancolique ou automnale.
Allan Holdswoth a ouvert la porte du synthétique avec à l’appui lutherie (SynthAxe), jeu adapté à un concept sonore inédit, etc... et prouvé quel aventurier explorateur il savait être...

Allan Holdsworth n’avait parait-il pas une grande estime de lui, il se considérait comme un amateur, un laborieux. 
Il était un perfectionniste maladif et quand, par exemple Bill Bruford en parle avec une admiration sans bornes, on se rend compte (rapport à quelques-unes de ses rares interviews) de l’immense modestie de cet homme qui pourtant a marqué plusieurs générations tant de musiciens que de guitaristes (Van Halen, Zappa, Scofield, Satriani, Vai...  le citent comme influence majeure).
Un homme en quête permanente n’a pas ou peu conscience de l’immensité de sa valeur, de l’authenticité de son expression – sa quête est comme une philosophie ou encore une dimension spirituelle (Coltrane)... une vie n’y suffit pas car dans l’âme de celui-ci elle s’avère sans fin.
Celle d’Allan Holdsworth a traversé la vie de nombre de ses auditeurs et par lui elle a certainement généré des directions, des comportements artistiques et créatifs à de nombreuses strates qu’elles soient de des proches artistes qui eurent la chance de l’engager, de le côtoyer, de vivre la musique avec lui, qu’elles soient de ses auditeurs suiveurs comme moi.

C’est courant ici et je ne vais pas changer ce petit schéma – je vais au gré d’un choix totalement personnel me retracer ma mémoire de l’artiste. Il y a de quoi faire...
Sa discographie tant soliste qu’invité est un véritable bottin mondain de la musique qui couvre tellement d’univers que c’en est à s’y perdre tant ce labyrinthe est dense et complexe.

1/ « HAZARD PROFILE PART 1 » - SOFT MACHINE  Album « Bundles » 1975.
Roy Babbington - bass / Allan Holdsworth – electric, acoustic and 12 strings guitars / Karl Jenkins – oboe, piano, electric piano, soprano saxophone / John Marshall – drums, percussion / Mike Ratledge – organ, electric piano, synthesizer.


Commençons par là où tout a commencé... pour ma part du moins : ici.
Je ne me souviens plus vraiment comment j’ai atterri dans ces liasses musicales entremêlées (bundles), certainement et forcément par John Marshall, il n’y avait pas de hasard (Hazard ?) dans ma quête adolescente de batteurs à écouter pour me faire progresser, mais dès le carillon, le roulement d’entrée, le break puis ce riff mathématique je n’ai pas quitté ce titre et son solo.
J’en ai même fait une composition pastiche, c’est tout dire – à quinze ans, on se laisse vite influencer...
Quasiment découvrir Soft Machine par la fin et non le commencement fracassant avec Robert, puis les déviances jazzy english – et en devenir fan – c’était d’emblée se positionner à contre-courant, à contre coup, presque une hérésie qu’on ne manquait pas de me faire remarquer parfois en débats virulents dans ces mi-seventies où la musique pouvait encore enflammer les passions.
Le Soft Machine de Jenkins, ce compositeur so british, flegmatique, sérieux, scientifique et posé, contrastait radicalement  avec les précédents, comme si ce n’était plus le même groupe... juste le même nom avec Ratledge en transit presque devenu (un comble !) intérimaire et Marshall en prise de pouvoir drummistique.
Jenkins, déjà à cheval musical entre rigueur d’écriture et ouverture sur cadre fixe et rigide, compositeur sérieux impose ici sa pensée, sa direction et les acteurs de celle-ci s’y conforment avec plaisir, efficacité et professionnalisme. On aura reproché une froideur technique, je n’y entend (mais j’ai été tellement subjugué par cet album) que plaisir à explorer une direction musicale encore peu défrichée, servie par des techniciens hors pair, des faiseurs d’ambiances rompus, des chercheurs de modes inédits et continuant d’installer une esthétique estampillée jazz se déterminant profondément anglaise – un détour du prog, finalement...
Une déviance ou une évolution du psyché, pourquoi pas ?...

La rythmique Babbington (peu volubile ou bavard, donc efficace – car là, l’efficacité doit bien être attribuée à un pilier) / Marshall (démonstratif tout en restant ancré dans le beat) assoit le sujet.
Le riff en deux parties sert de socle à ce thème en tenues se voulant aériennes, mais qui n’arrivera pas à décoller réellement du sujet presque lourd qu’installe ce tourbillonnement de notes entremêlées dans la gamme mineure pentatonique soutenu par les nappes de Ratledge – lui aussi tellement personnel même ici en axe « secondaire ».
Et là, le solo de Allan Holdsworth, il va s’échapper du riff tenace, décoller et développer comme rares savent le faire. Quelques phrases clé ou du moins de axes relai (que l’on retrouve dans les versions live et autour desquels il organise sa progression), un système modal en guise de tracé et voilà qu’il pose d’emblée une organisation qui, sans oublier ou même négliger l’axe mélodique (ce solo est tout à fait « chantable »), démontre une incroyable vélocité avec un jeu cependant toujours légato, loin des mitraillettes de ceux qui maintenant deviennent ses pairs, à savoir Di Meola et Mc Laughlin.
La suite « Hazard Profile » qui se décline en cinq parties confirmera cette plongée initiale dans l’univers expressif d’Allan Holdsworth et dépasser le solo de cette première partie sera bien difficile tant l’immédiateté et l’impact de ce premier jet est puissante.
L’album suivant « Softs » sera à apprécier différemment, car Allan, lui, sera déjà parti vers d’autres aventures et John Etheridge, malgré tout son talent et sa très haute technicité n’arrivera pas vraiment à ré-axer l’écoute vers les six cordes, le talent créatif de Jenkins prendra toute sa réalité dans cet opus. Et John Marshall sera son alter ego créatif.

2/ « RED ALERT » - THE NEW TONY WILLIAMS LIFETIME Album « Believe It » - 1975.
Tony Williams – Drums / Alan Pasqua – Keyboards / Tony Newton – Bass / Allan Holdsworth – Guitars.

(2) "Red Alert" Tony Williams Lifetime - YouTube

Même année...
Mais je l’avais loupé ce « Believe it ».
Inconditionnel (vous le savez) de Tony Williams, j’avais tenté le « Million Dollar Legs » album suivant.
Allan Holdsworth y officiait au sein de ce groupe, mais même si cet album reste pour moi une réussite il souffre à mon sens d’une production trop FM, trop lisse, « grand public ».
Je l’ai écouté en boucle puis j’ai découvert en élargissant mes recherches autour du batteur engagé tant artistiquement que politiquement qu’il y eut d’abord un premier Lifetime, sorte de pendant jazz des Cream et Jimi Hendrix Experience.
Ledit Lifetime se tirant même la bourre avec le célèbre « Bitches brew » de Miles (qui était déjà mon disque de chevet) pour la fameuse étiquette de jazz-rock...

Comme pour Soft Machine, il est intéressant de constater que la critique et les fans de Tony et de ses aventures négligeaient ou même vilipendaient cette nouvelle direction musicale, la trouvant moins aventureuse, moins audacieuse, moins créative que l’émergence brutale du premier Lifetime.
Le temps passant il permet un recul et d’apprécier ces avancées (car c’en est) à leur juste mesure.

LifeTime est déjà inscrit dans la quête de Tony Williams, puisque son premier album Blue Note sorti en 1964 suivi de « Spring » était éponyme de cette direction musicale. 
Un album d’avant-garde, comme tout ce que fit le batteur pendant des décennies, tant par son jeu révolutionnaire que par son approche de la musique. 
J’en déduis donc que LifeTime est donc une « philosophie » interne de Tony Williams et qu’il lui a donné nombre de déclinaisons, celles-ci infléchissant avec le temps les avancées et cherchant à infléchir encore les esthétiques en cours.
TONY WILLIAMS, Two Pieces Of One: Red - YouTube
Chez Blue Note il proposait un jazz avant gardiste préfigurant ou corroborant sa participation avec Eric Dolphy pour le légendaire « out to lunch » ((2) Eric Dolphy - Out To Lunch - YouTube) - puis vint son trio avec Larry Young et John Mc Laughlin qui deviendra quartet avec l’adjonction de Jack Bruce. 
Ce LifeTime là, issu du jazz et mixant la puissance du rock seventies de Hendrix et Cream a créé un axe, une direction brute, brutale même.
Tony s’était engouffré dans le binaire et comme de logique il avait insufflé à son jeu hyper technique et créatif cette nouvelle donnée.

Au milieu des seventies, Tony Williams a mûri, son jeu s’est synthétisé, radicalisé même.
Il va le concentrer dans une voie plus linéaire, plus « propre », il a fait certainement le « bilan », il extrait de son dynamisme, de sa verve, de sa pluralité un essentiel qui de toutes façons sera un traumatisme pour nombre de ses suiveurs, passionnés, fans.
Parallèlement, il va « agir » sur deux tendances.
D’un côté il persiste dans l’aventure jazz en s’associant (VSOP Quintet) avec ses anciens compagnons du quintet de Miles et faire perdurer ce langage dont ils restent les dépositaires, de l’autre il cherche dans l’aventure électrique, qui s’est émancipée de la jam session et du psyché, de nouveaux horizons.
C’est là que survient ce New LifeTime. 

Si l’on veut s’amuser à un parallèle entre son jeu dans le VSOP et celui qu’il propulse ici il n’y a en fait guère de différence dans cette approche mature qu’il envisage désormais :
Un drive métaux (cymbales) qui avance et ne laisse pas de place à l’hésitation chez les comparses.
Des séries de descentes de toms en roulements impressionnants de fluidité, de technique, de puissance et de contrôle.
Un jeu de charley ouvert qui lisse le sujet (comme celui qu’il avait dans sa jeunesse chez Miles), en quasi imitation du shhh du jeu de balais, donnant encore plus de dimension à sa verve rythmique et opposé à celui de son collègue officiant désormais chez Miles (Al Foster), destiné à pousser l’électricité et à charger la densité.
Une frappe de caisse claire tellurique tout en restant d’une rare souplesse.
Un développement de l’imagination qui, malgré les nouvelles contraintes contextuelles qu’il s’impose, reste omniprésent et novateur.

C’est là-dessus qu’arrive Allan Holdsworth, se demandant « pourquoi lui » tout en étant forcément excité par le challenge. Tenir la place lead quand on a Tony Williams derrière soi ce n’est pas une mince affaire. 
Celui-ci ne fait aucun compromis, il envoie, il stimule et pousse au paroxysme son équipe, il s’ingénie à contrecarrer en permanence les choses une fois celles-ci se croyant installées, il break en tous sens là où l’on ne l’attend pas forcément, il modifie sensiblement ses patterns au fil du développement et sa puissance reste sans égal.

« Believe It » est un acte aussi brutal que celui du premier LifeTime électrique, c’est juste un changement d’époque, pas de mentalités.
La génération dont fait partie Allan Holdsworth puise dans un jeu qui a su mélanger jazz et rock et en prendre les substances pour se créer un langage fusionnel empreint de ces cultures. Aujourd’hui nous sommes à même de faire cette distinction, le recul donc.

Ici le guitariste est d’une extrême puissance, ce « Red Alert » en est un exemple frappant, ce dès le riff sur-appuyé par Tony. Puis, là encore, sur un drive d’une phénoménale subtilité qui va s’intensifier, s’enrichir et se complexifier au gré de modifs, de breaks, de largesses il va envoyer un solo mémorable qu’on devrait installer sur légendaire...
Immédiateté, réactivité, rapidité et toujours cet axe mélodique et cette fluidité qui sont sa marque de reconnaissance désormais.
Il sera suivi par Alan Pasqua, lui aussi intense et inventif, funky, au fender rhodes soutenu par Tony Newton, au rôle proche de Michael Henderson chez Miles, à savoir, axe, pilier, stabilité et groove.
Le jeu de Tony Williams est ici sismique – une sorte de paroxysme, de montagne infranchissable, d’énergie brute et contrôlée. Le thème est expédié, il n’a aucune importance, il sert juste de rdv pour une maigre respiration autorisée par le leader dynamisant envers ses comparses.

3/ « EXPRESSO » - GONG Album « Gazeuse » 1976.
Pierre Moerlen – Batterie, Vibraphone, Marimba, Timbales, Glockenspiel / Allan Holdsworth – Guitares, Violon, Pedal Steel Guitar / Mireille Bauer - Vibraphone, Marimba, Glockenspiel, Toms / Benoit Moerlen – Vibraphone / Didier Malherbe – Saxophone Ténor, Flute / Francis Moze – Basse, Gong, Piano / Mino Cinelu – percussions.

(2) Gong - Gazeuse! [Full Album HD] - YouTube

Parler de cet album ici me provoque immédiatement ce truc appelé nostalgie.
Allan serait-il toujours dans des groupes à polémiques ? En arrivant à ce seul troisième palier de mes souvenirs, je me dis que c’est en tout cas un constat.
On peut rectifier, Allan invité participe activement et avec la volonté de ses hôtes à faire évoluer voir changer radicalement un groupe installé, comme si sa seule présence suffisait à réorienter la donne, à créer la nouveauté, à insuffler le changement.
Gong c’est la légende en 76...
Tu touches pas...
Un peu comme Soft Machine (d’ailleurs son leader en fit partie dans sa genèse), il y a là un paquet de fans, une histoire, un (des) leader charismatique et une communauté qui musique autour de ce gourou.
Les babs de chez babs, l’alliance anglo-française, Gong c’est un trip, un voyage, un esprit, une dimension... avec ses héros.
Hillage, Malherbe, Miquette, et bien sûr Daevid Allen...

« Shamal » avait bougé les origines...
Hillage est parti vivre de captivantes aventures, l’occas’ rêvée pour Moerlen (je schématise l’histoire car Gong c’est une véritable saga...) de reprendre à son compte puisque « Gong est mort, vive Gong » comme le disait Daevid Allen (décédé en 2015)... le Gong de Allen sera Planet comme la Machine de Robert sera Mole...

Ce nouveau Gong est un peu au jazz (rock) ce que sont les percussions de Strasbourg à l’avancée musicale du XXe siècle. Normal Pierre Moerlen a intégré cet ensemble novateur entre 74 & 75, de là, j’imagine la logique de passer cette dimension vers le rock, le jazz enfin bref, l’actualité.
Encore une fois, voici Allan Holdsworth pris dans le milieu percussif et là encore son jeu fluide et mélodique remplit toutes les attentes et promesses.
Il est rompu à l’affaire, certes, mais cette fois ci le voici cerné par une batterie à la métrique mathématique et quasi scientifique mue par un percussionniste à l’éducation classique et une pléthore de claviers percussifs s’appropriant le rôle harmonique et lorgnant habilement vers le minimalisme ou le répétitif...

Le sujet est froid, mécanique, rigide et c’est là que vont intervenir les parts d’humanisation d’Allan et de Didier Malherbe, rendant le concept boudé par la gongmania et adulé par les amateurs de jazz-rock tant mélodieux qu’expressif. 
Pétillant, forcément...

« Expresso », le titre, au thème entre riff et mélodie est la parfaite illustration de ce qui deviendra un acte musical exceptionnel tant par son concept instrumental que par ses directions créatives.
Les agencements entre le sax et la guitare se complètent en un parfait dialogue et encore une fois le solo d’Allan posé sur cette souple rigueur décolle de façon unique inoubliable et s’invente un chant merveilleux, qui respire, s’autorise quelques effets, se joue des figures rythmiques rapides pour les installer dans le phrasé...
On réalise son jeu proche des vents tant il va se combiner avec Malherbe.

La série d’albums aux boissons gazeuses de ce Gong là est une exception musicale, cette musique est limpide, joviale, lumineuse, quasi juvénile.
Pierre Moerlen l’initiateur fait partie de ces batteurs marquants de l’histoire de l’instrument qu’on aura que trop peu négligé ou oublié. La polémique Gong n’aura pas permis de l’installer à sa juste place hors la reconnaissance de ses « pairs » professionnels et amateurs.
Pourtant son jeu a une singularité et une particularité immédiates – il est d’un formidable équilibre, d’une rigueur qui à cette époque n’était pas encore réellement de mise si ce n’est au sein d’une école américaine émergente et il est également mû par une sonorité cerclée pour fûts à la profondeur reposant essentiellement sur une attaque dynamique encore peu usitée.
La seule idée d’explorer les percussions à ce point, comme axe créatif et non comme adjonction orchestrale (cf Zappa) est en elle-même unique et exceptionnelle.

Ces albums « Gazeuse » et « Expresso II » m’ont toujours fait penser qu’une direction avait été trouvée, là et qu’il reste encore à l’explorer...

4/ « NEVERMORE »  - UK album « UK » - 1978.
Allan Holdsworth – Guitars / Bill Bruford – Drums / John Wetton – Vocals & Bass / Eddie Jobson – Keyboards & Violin.


S’il est un groupe de prog qui aurait pu relancer l’affaire alors sur le déclin, c’est bien UK.
Non seulement ce groupe réunissait le must des zicos de l’époque, Wetton et Bruford ex King Crimson, Jobson ex Zappa/Roxy Music... et Holdsworth à la carrière déjà impressionnante mais qui plus est nos stars du genre réussissaient là, en un coup de maestria, une parfaite synthèse musicale entre tous les tenants du titre, à savoir ELP, KC et même Yes.

Malgré tout ils étaient arrivés à transcender ces influences pour les emmener vers d’autres contrées, installant une écriture d’une rigueur non symphonique, mais plutôt réduite à l’essentiel de ce que ces quatre-là pouvait (pourraient) faire en live, par exemple.
Ecriture, d’une grande clarté, d’une précision exemplaire...
Plages de solos pouvant être improvisées comme textuellement écrites à la manière d’un concerto...
Exécution sans faille du sujet par des musiciens en parfaite maitrise de celui-ci...

UK a bien failli tenir la promesse engagée, mais la volonté commerciale  et le refus des deux futurs partenaires Bruford et Holdsworth de renier leurs éthiques artistiques respectives les fera partir, UK sera alors un nouveau trio à la ELP, tout aussi ambitieux que virtuose et bien plus inspiré que les pourtant intéressants Triumvirat.

L’album est captivant de bout en bout et Allan participe à part égale avec ses comparses de l’époque à cet intérêt qui ne faiblit pas de titres en titres.
Quasi conceptuel, ce premier et unique opus en quartet fait rêver...
On sait pourtant que le leader sera, au sortir, Jobson, de par sa place pivot, de par sa fougue et de par sa contribution et son investissement personnels lisibles (chose presque incroyable) à l’écoute.
Bruford est ici au sommet de sa carrière du genre et développe autour de sa sonorité implacable et totalement identitaire (ce son de caisse claire unique, ce jeu sec et méthodique...).
John Wetton reste une des voix du prog et son jeu de basse puissant et massif donne un corps de colosse au groupe.
Jobson fait part d’inventivité créatrice et il impressionne par sa capacité à tenir à part égale violon comme claviers.
Quant à Allan Holdsworth, il illumine de son jeu devenu familier tout en restant innovant car toujours plein de surprises, l’ensemble du propos.

Si j’ai choisi ce « Nevermore » c’est d’une part parce qu’il introduit de façon magique à (aux) la guitare(s) acoustique(s), en re-recording,  le sujet (chose que j’ai découvert ici, que Mr Holdsworth à l’acoustique) et parce que l’indicible mélancolie qui émane de ce titre me touche à chaque fois – le thème joué avec beaucoup d’expression au violon activant ce sentiment.

Bruford est ici d’une inhabituelle finesse et le chant de Wetton, doublé par Holdsworth puis tuilé par le violon également enveloppe réellement.
Le piano acoustique se prend pour Keith Emerson, Wetton a superposé ses voix à la Yes et alors encore une fois il y a le solo de Mr Holdsworth, sorte d’évènement en lui-même, sorte de point culminant soutenu par Bruford qui joue les trublions du pattern pendant que Jobson tente la reprise du pouvoir sonique par des intrusions synthétiques.
Allan Holdsworth chante partout ici...
En solo, en doublon, en contre chant du chant...
La coda sur arpeggios et nappes ambiguës parachève ce titre à la construction ambitieuse et savante. Wetton disparait au loin, Allan nous gratifie d’un thème somptueux joué avec une implication incroyable.
C’est juste beau...  et ça reste pour moi inoubliable.

5/ « BACK TO THE BEGINNING » - BILL BRUFORD Album « Feels good to me » - 1978.
Bill Bruford – Drums, Percussions / Jeff Berlin – Basse / Dave Stewart – Keyboards and Synthesizers / Allan Holdsworth – Electric Guitar / Annette Peacock (guest) – Vocals.


Encore une contribution avec un batteur.
UK va se scinder...
Un album et des attentes commerciales en feront ainsi.

En 78, le punk et la new wave ont rafflé la mise et tenir face à ces nouveaux critères (Police, Clash, Sex Pistols...) en tant que représentants ultimes d’un « mouvement » à l’image de dinosaure, emplissant les stades et entassant un matériel imposant, un décorum théâtral, etc... nos comparses de UK devront se plier... ou céder.

Jobson et Wetton se plieront (Wetton retentera l’affaire ultérieurement avec l’autre dernier super groupe du genre : Asia) et embarqueront l’affaire vers des contrées à mon sens tout aussi aventureuses, s’annexant la nouvelle star de la batterie dont on parle partout, Terry Bozzio, tout droit sorti de chez Zappa.
(Intéressant de se souvenir que c’est chez Zappa qu’on débauche... en prog, par exemple, et côté batteurs on récupère Chester Thompson chez Genesis, après une tournée Bruford mémorable pour tenir le contexte Collins...).

Pour Bill Bruford il est temps de se consacrer à une carrière solo.
King Crimson n’est plus, Robert Fripp est parti chercher lui aussi en soliste la suite de l’aventure ou de nouveaux projets.
Ces artistes sont des machines à projets. Bruford n’a jamais caché sa passion pour le jazz et s’embarque dans un jazz-rock so british, posé sur des bases identitaires très européennes, un peu comme le fit conjointement Brand X ou Hatfield and The North.
Pour ce faire il va recruter un nouveau prodige de la basse qui sera son double rêvé : Jeff Berlin.
Il a été impressionné par Allan Holdsworth et lui propose l’aventure, tout en s’adjoignant Dave Stewart.

Les premiers albums de Bill Bruford (avant qu’il n’accepte le nouveau projet King Crimson) sont à inscrire dans l’histoire d’une progression d’artistes estampillés sur l’échelle d’un genre (le prog), décidés mais également contraints à dévier de traces établies qui subirent et s’imposèrent, avec l’arrivée d’un retour aux sources du rock, des changements de cap tant vitaux que philosophiques.
Ces albums sont comme une somme d’un passif et se veulent tournés vers le jazz (dixit Bill Bruford) alors que pour l’auditeur ils s’inscrivent dans une esthétique jazz-rock tout en en ayant pas vraiment de réelle analogie. Ils sont donc complètement originaux et là encore le jeu d’Allan Holdsworth contribue largement à cette sensation.

Personnellement je suis très attaché à cette période de la carrière du batteur s’émancipant de son cadre, d’une certaine « zone de confort » pour aller mettre son talent au profit d’un projet très personnel.

J’ai retenu ce « Back To The Beginning » car il bénéficie de la présence de la chanteuse, compositrice et interprète Annette Peacock (à la carrière sur laquelle je recommande vivement de se pencher) que Bruford rencontra pour une participation à l’album de celle-ci : « X Dreams ».
Le genre d’album qu’on garde précieusement dans sa discothèque...
Les ambiances installées par Stewart échappent à la moindre connotation, inédites...
L’entrée en masse de l’union Holdsworth/Berlin, ce chant totalement autonome sur le sujet, ponctué ou soutenu par d’étranges accords, la disparité pour une autre forme d’unification, voilà bien qui m’aura de suite attiré.
Le groove à l’américaine de plus, tend à prendre une place, via Jeff Berlin qui incite Bruford à sortir de ses us et coutumes... modifiant déjà sensiblement son jeu légendaire.
Holdsworth va alors, encore une fois, prendre place dans le spectre et par un solo survolant l’ensemble il arrache le tout et l’emporte en un crescendo généreux vers une nouvelle exploration sonore, prenant le pouvoir absolu.
Le retour d’Annette Peacock ne se fera pas sans lui – il prend place définitive sur l’échiquier de cette nouvelle proposition musicale et ne lui laissera que murmures, sensualité, féminité absolue, ce qui en soit, reste essentiel. Et ces deux voix quant à elles, augmentées de ces triturages sonores partagés entre basse et claviers, ne s’échappent pas de la mémoire...
Elles sont restées intactes dans la mienne.

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Comme toujours à ce stade de mes ré-écoutes il convient de faire une petite pause...
Et de réfléchir, comprendre, tenter une petite analyse, observer le contexte, se nourrir de ces participations incroyables, inédites, sortes de flash à chaque fois géniaux, impliqués et permettant l’aventure à des comparses en quête de changement, d’inédit, de renouveau...
On l’a lu et cela va finalement s’installer dans la légende, car Allan Holdsworth en est désormais une (et il en a toujours été une), l’artiste n’aimait pas spécialement la guitare et lui préférait le saxophone.  Je l’ai surpris au violon, également...

Il lui arrivait aussi d’être très dur envers lui-même comme d’oser affirmer à propos de « Believe It », lors d’une interview de Fréderic Goaty dans Musiq qu’il n’aimait pas cet album argumentant qu’il y « jouait mal » ... lire une chose pareille de la part d’un adorateur d’Holdsworth tout comme de sa participation à cet album, ça perturbe...

La quête insatisfaite de perfection et une modestie qui étaient tout à son honneur, une attitude rare en ces temps de suffisance affichée en quasi permanence par nombre de prétendants à la musique restent associées à l’image que je me suis toujours fait de cet immense artiste.
Cette quête, ces changements permanents ?...
Ce souci d’avancer pour progresser, d’évolution incessante impliquant changements tant de partenaires que de personnels, de groupes que d’esthétiques : symptômes d’un artiste éternellement en regard sur lui-même ? Insatisfait à l’excès ?
Ce décalage entre l’action de l’artiste et la perception de son public est bien là ce qui m’interpelle...
Le siècle de l’enregistrement augmentant celui-ci...
Je pense à Duparc qui brûle son œuvre pour ne garder que ce qu’il estime devoir appartenir à l’histoire et à ce droit de regard sur ce que l’on crée...

Goaty parle de poésie à propos de Mr Holdsworth, voici donc un autre de ces poètes de l’art musical, certainement à y bien penser – j’avais déjà usé de cet adjectif à propos de Mr Abercrombie, je ne renierais pas cette idée à propos d’Allan Holdsworth car chacun de ses solos, de ses riffs, chacune de ses interventions, même minimales sont chargé(e)s de tellement de puissance émotionnelle que l’associer à l’évasion poétique est bien un aspect que l’on se doit de considérer, même si son jeu à la virtuosité impressionnante pourrait inciter à tromper cette sensation.

Un artiste d’avant-garde, d’aventure, de l’inédit qui transforme tout ce qu’il touche en éclat de génie et qui, de par sa seule présence parvient à modifier le moindre album pour le marquer du statut d’incontournable, de légendaire, d’inédit ou d’inouï...
C’est également ce que je retiens avidement et sans débats car les preuves sont audibles, de chaque participation de l’artiste en invité, en sideman, en membre de groupe.
Ce n’est pas rien c’est même carrément exceptionnel que d’arriver, par un langage atypiquement personnifié, soutenu par une technique tant personnelle qu’inédite voire divergente, à un tel pouvoir de « garantie » envers la musique et par la même de se retrouver forcément au cœur des actions créatives les plus captivantes pour les rendre plus captivantes encore.
Autrement dit, j’invite Allan Holdsworth, je sais que, non seulement il va transcender mon projet mais qu’en plus il va le porter sur une dimension quasi historique ou légendaire...
Sachant cela il eut été aisé et pardonnable, car logique, que le Sieur Allan prenne comme on dit « la grosse tête »...
Bien au contraire, l’artiste n’avait certainement de recul que sur ses objectifs à atteindre pour une perfection que lui seul envisageait et connaissait à atteindre, quelque chose de si lointain que les auditeurs admirateurs que nous fûmes et restons à son égard ne peuvent imaginer, nous contentant d’admirer, de remarquer et constater que là encore dans chaque enregistrement il touchait certainement notre idée minimale de cela.

Quitter UK en pleine gloire et ainsi contribuer au déclin du prog m’a fait énormément réfléchir sur la gestion d’une carrière en rapport avec des objectifs artistiques personnels et ce souci m’est encore réapparu récemment dans mes 0.5% de prétention et réalité musicale rapport à l’immensité d’un tel artiste.
Avec Bill Bruford ils avaient la garantie d’un succès sur un terme qui, avec une gestion commerciale de l’affaire, les auraient installé tant dans le grand public que sur un simple rapport financier dans une cour immense pour reprendre un flambeau qui n’attendait qu’eux.
Au lieu de cela, les voilà qui repartent de petits festivals en clubs afin de jouer et créer, de tordre le cou à leur réputation et de, finalement, vivre leur jazz à fond.
Il fallait oser...
Eux, intègres, l’ont fait et si l’on en lit Bill Bruford dans son livre, ce ne fut pas simple au quotidien...
Puis Bill reprendra un nouveau KC sollicité par Fripp pour une trilogie participative nouvelle, inédite, fabuleuse... 

Cette période Holdsworth/Bruford je l’ai directement adoptée car elle représentait vraiment ce qui, à mon sens, pouvait se décliner dans l’axe de créativité novatrice...
J’ai cité Brand X, eux aussi, mais cependant je n’y ai que trop écouté un Return To Forever en mode british mâtiné prog, comme le « Romantic Warrior » qui lui, lorgnait du côté de l’écriture prog, justement, avec un argumentaire médiéval surprenant pour les amateurs d’espagnolades coréannes.
Non, c’est bel et bien chez Bruford que ça s’est passé... Fripp n’a forcément pas négligé ce fait...
J’ai alors perdu de vue Allan Holdsworth car Bill, réengagé chez KC avait toute mon attention et mon affection et puis de nouveaux héros étaient là, dans ce projet captivant... Levin, Belew, associés à d’incroyables lutheries déployant de nouveaux univers sonores.... Frippertronics, Stick Bass, Simmon Drums... « Elephant Talk ».
Ou était-il donc passé ?...
Qui oserait l’embaucher pour encore user de son incroyable capacité créatrice afin de porter un concept, un projet, vers les contrées de l’inédit ?


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6/ « NOSTALGIA » - JEAN LUC PONTY Album « Individual Choice » / 1983
Jean Luc Ponty – violon, orgue, synthétiseurs, claviers, vocaux, clavier basse et rythm programming / Allan Horldsworth – guitar / Rayford Griffin – Drums / Randy Jackson – Basse / George Duke – synthétiseur, mini moog.


Il m’a fallu du temps pour m’intéresser réellement au Jean Luc Ponty « électrique », « fusion »...
Sorti de sa participation au Mahavisnu, de ses fulgurances chez Zappa, je m’étais cantonné au Ponty jazz et ancré dans la réappropriation des standards en m’abreuvant du HLP trio.
Puis il y eut ce clip du titre éponyme, cette ville de NY passant à toute allure au gré d’une musique synthétique balayant Tangerine Dream, Jarre ou encore Schulze d’un trait d’immédiateté, rapide, hypnotique, associée à l’image – pour ceux qui ont découvert à la télé ce clip, cela est resté dans les esprits...
Jean Luc Ponty associé à un jazz rock fusion complexe, à l’écriture savante et servi par des musiciens à la technicité impressionnante tournait la page, s’embarquait dans une électronique qu’on m’estampillait pas (la grande arnaque de ces dernières décennies) électro, mais qui usait de la synthèse (le synclavier) à foison, rendant le propos rigide pour mieux lancer la phrase musicale vers l’expression.
La loi des contrastes...
Et bien sûr, quel valeur ajoutée ?
Allan Holdsworth...

Une séquence répétitive quasi percussive installe l’immuable, de vagues nappes permettent de fixer les accords. L’argument est simple, technologique et mathématique, rigide, froid.
Ponty s’échappe de ce carcan pour exprimer le thème et en un éclair Allan Holdsworth va illuminer le titre qui prend alors une dimension autre et décolle vers une direction différente, autre que celle que l’on eut pu imaginer – comme toujours il lui aura suffi d’un solo, d’une envolée...
Alors la rigidité sera devenue humanité, alors la métrique sera devenue espace, alors un pays immense va s’ouvrir et la musique va rester pouvoir.

7/ « AT THE EDGE » & « THE THINGS YOU SEE » - ALLAN HOLDSWORTH-GORDON BECK Album « The Things you See » / 1980.
Allan Holdsworth – vocals, guitars, electric violin / Gordon Beck – Fender Rhodes, Piano.


Je ne suis pas l’ordre chronologique...
J’ai découvert cet album bien plus tard que « Individual Choice ».
C’est en m’intéressant de très près à Gordon Beck que j’ai parcouru le chemin jusqu’à cette complicité là encore, au rendu inhabituel.

Gordon Beck, rien que ce nom et le souvenir sonore de son duo avec Helen Merrill transpire dans ma mémoire – quel album !...
(J’ai eu la chance de les écouter/voir au festival de Vienne – inoubliable)

C’est bien entendu de là que j’ai cherché Gordon Beck, ses participations, sa vie, son art...

Je l’ai retrouvé chez Lockwood (pas Francis, dont il me faudra un jour causer, mais Didier) pour « Out of The Blue » dans lequel il joue sublimement contrastant avec le jeu exubérant et prétentieux du violoniste, s’auto parodiant en clichés inutiles. Pourtant, en son temps, j’ai écouté goulûment cet album – aujourd’hui je n’y retrouve que la saveur de Gordon Beck, égal à lui-même, subtil, toujours poétique, lui aussi, tiens, tiens...

Si j’ai choisi deux extraits de cet album c’est pour illustrer une facette que j’ai alors découvert de Allan Holdsworth dont celle de chanteur, chose à laquelle je ne m’attendais pas.

- « At the edge » me plonge immédiatement dans Hatfield and the North.
Ce même sentiment mélancolique, cette mélodie doucereuse ancrée dans une harmonie guitaristique (électrique ici) au parcours inhabituel qui lui donne une couleur étrange, surnaturelle, inusitée.
Allan Holdsworth chante collé à sa guitare, sorte d’axe impossible à autonomiser, et l’on comprend peut être là ce qui donne à son jeu soliste tant de dimension vocale.

- « The things you see »
Le Fender Rhodes délicat et inspiré ouvre le récit décliné par la guitare acoustique et le voyage peut commencer...
On est en partance, il suffit de se laisser guider.
Les climats vont se succéder au fil de ce titre, comme les paysages défilant au cours d’une évasion en train. 
La destination n’est pas sur la carte et n’a pas été révélée, alors on prend le plaisir au fur et à mesure car l’on sait que nos guides sont des connaisseurs et qu’ils vont nous faire découvrir de très belles dimensions, de l’inconnu, de la magnificence au gré de ce voyage intimiste.
Gordon et Allan dialoguent et partagent de leurs doigts agiles et habiles tant l’instantané que le développement écrit – il n’y a là qu’un naturel que l’on pourrait entendre comme complexe mais qui pour eux est juste normal, logique et qui est peut être une pause amicale bienfaitrice.

Jean Marie Salhani, producteur, flirte ici avec ECM et c’est une valeur ajoutée à cette qualité conceptuelle que propose les deux complices.
Ils réitéreront... normal.

8 / « A KINDER EYE » - LEVEL 42 Album « Guaranteed » - 1991.
Mark King – vocals, bass  / Mike Lindup – vocals, keyboards / Annie Mc Caig – vocals / Gary Husband – drums, keyboards, background vocals / Wally Badarou – keyboards, background vocals / Allan Holdsworth – solo guitars / Dominic Miller & Jakko Jakszyk – guitars / Gary Barnacle – saxophone  / John Thirkell – trumpet.


Les frangins Gould se sont barrés.
Oh que j’ai regretté ce fait, j’adorais leur présence dans ce groupe pour lequel je n’ai jamais caché mon addiction depuis... sa création.
Level m’a fichu un coup de boost, m’a fait changer une part de mon jeu de batterie avec cette métrique Gould associée à ce jeu slap unique et légendaire de Mark King.
On avait mis ça à l’ordre de nouveaux jours avec Jeff.
Il avait viré sa cuti Beck pour passer à King...
Changement de ligne instrumentale, changement de concept batterie, premiers clics en studio, pattern à la métrique boite à rythme... la galère.
Finies les sessions en forme de jam avec des plages impro à rallonge, terminé les descentes de toms soignées à la T. Williams et les fracas à la Narada... les années 80 et l’entrée en celles-ci ont imposé des réorientations inévitables.
D’un côté on a gardé ou on s’est enfilé subrepticement dans le jazz... de l’autre cacheton bal oblige on aura été contraints de rigidifier, de schématiser, de carrer à l’excès.
Level aura été une des bouées musicales qui donnaient un sens à cela et permettait de garder un sens éthique auquel, si l’on se gardait l’axe binaire, on pouvait s’identifier et se rattacher tout cela avec le son eighties.

1991...
Les deux têtes pensantes de Level 42 (King-Lindup) repartent donc en studio et vont se payer le casting de luxe (tant en fringues cf la pochette qu’en zicos, cf le line up).
Allez, Mike cède du terrain digital et invite le cador de l’époque, le mec incontournable des studios, des reliftings, de groove... grand sorcier vaudou des synthés, le Herbie des eighties : Wally Badarou.
Avec ça, déjà, sûr qu’ils vont donner corps à leur projet de chercher... ailleurs et de se modifier sensiblement, car ces deux-là sont installés dans, non un ronron confortable, mais dans une zone dont ils peinent à repousser les frontières.
Au-delà du groove et de l’emprise synthétique, il manque l’éclair, l’ingéniosité, la perspective d’horizon et de chant instrumental.
Allan Holdsworth est forcément idéal – il sera donc cette cheville ouvrière, ce chainon indispensable et même s’il est (une volonté de la prod de ne pas mettre en vedette ? – les temps changent...) désastreusement sous mixé, il fait exploser le sujet très (trop) rigide qui fixe les nouvelles règles de Level.

L’ombre des avancées UK, triturages saturés, vibrato et bends outranciers phrases aux cheminements en tous sens ressurgit et l’on sait pourquoi l‘on aime, pourquoi l’on guette les interventions d’Allan dans l’album et pourquoi ce « Garanteed » prend place honnête dans la discothèque pour être écouté de temps à autre.
Avec deux invités de cette trempe, Level a presque tenu son pari de sauvetage.
Husband a tenu promesse, Allan et Wally ont été fidèles à leur réputation et King/Lindup ont pu rester en équilibre.
Que sont devenus les frères Phil et Boon Gould ?...
Ce sera une autre enquête... car ils sont sortis du spectre.

9/ « THREE SHEETS TO THE WIND » - ALLAN HOLDSWORTH Album (Ep) « Roadgames » / 1983.
Allan Holdsworth – Guitars, production / Paul Williams, Jack Bruce – vocals / Chad Wackerman – Drums / Jeff Berlin – Bass / Joe Turano & Paul Korda – backing vocals.


La découverte tardive de cet album (et de son « histoire ») m’a de suite attrapé, comme un aimant peut le faire.
Ce fut ma première entrée dans l’univers soliste du musicien Holdsworth.
J’y découvrais au-delà du guitariste que j’avais inscrit dans mes tablettes favorites un compositeur inattendu, un habile arrangeur et un concepteur à l’image si ce n’est égale, mais certainement plus engagée que celle déductible de ses participations en groupes, qu’il ait été guest ou membre actif (et souvent éphémère).

Cet album m’avait été suggéré et recommandé par un guitariste avec lequel il y a bien longtemps je travaillais. Ce musicien m’avait engagé pour un projet très personnel et intéressant à bien des égards, me mettant dans une situation musicale à laquelle je n’avais pas encore été confronté et qui me passionnait, à savoir une fusion dont la ligne de mire était Ponty (pour les compositions) et Holdsworth (pour l’axe guitaristique mais aussi le concept de compositions) mais aussi Abus Dangereux et Uzeb.

De mesures asymétriques en thèmes singuliers, ce groupe avait mis du temps à trouver un équilibre précaire d’autant que les protagonistes n’étaient pas spécialement ancrés dans ce langage très spécifique et particulier, autrement dit, il fallait avoir été plus qu’un minima bercé par ces directions musicales et ce, depuis longtemps.
Survint malheureusement un litige entre lui et moi, au sujet de déclarations de compositions communes et d’arrangements écartant ma participation des droits ce qui donna un album sorti par la suite (litige oblige) avec d’autres musiciens.
Ce fut une période pénible mais j’en ai retenu une leçon, à savoir, mieux gérer mes affaires, savoir rester pragmatique si ce n’est méfiant.
Je pris donc systématiquement mes affaires en mains et les premières années de cette décision salutaire, suite à un opportunisme que, naïvement, je ne croyais pas si présent dans le milieu musiciens et devint plutôt intransigeant, par réaction, dans le domaine. Une réputation pas forcément à mon avantage s’en suivit – logique.

Quoiqu’il en soit, il m’avait fourré en K7, dans le poste autoradio, ce « Road Games » et dès les premières notes de ce thème « three sheets to the wind » se jouant de la carrure (l’usage des triolets de noires, aérant le sujet) tout en s’y inscrivant en toute rigueur rythmique, permettant l’expression là encore poétique j’entrais avec une joie réelle dans l’univers cette fois personnel et musicalement intime d’Allan Holdsworth.
Il y a ici toute la délicatesse, la finesse, l’habileté, l’inventivité, la souplesse et la richesse musicale de cet artiste et ce, en une poignée de secondes, sans même entrer dans l’improvisation, juste dans l’exposé du thème...

Jeff Berlin et Chad Wackerman sont au diapason de cette musique et se mettent à son service en partenaires attentifs, inspirés et donnent corps au projet.
Le solo va ouvrir encore plus le champ d’action évasif, limpide et aérien en reprenant les idées rythmiques et le mode du thème. La section rythmique est un modèle d’écoute mais aussi de jeu créatif qui permet à Allan Holdsworth une échappée d’une phénoménale densité lyrique.
Tels en effet trois voiles portées par le vent, ce trio avance en direction d’aventures magiques vers des contrées qu’ils vont dévoiler.
Ils sont unis, soudés, solidaires et déjà, j’ai su que plonger dans l’univers soliste de Mr Holdsworth serait un cadeau que la musique peut offrir.

Alors j’avais travaillé à l’infini ce jeu souple, cette fausse liberté, cette réelle souplesse, ces espaces rythmiques se recomposant sans cesse pour apporter une autre source d’expression. 
Dommage, cette voie musicale était captivante et il s’en est fallu de peu qu’un tel projet à notre niveau puisse prendre corps. 
Mais l’humain est incalculable, trop souvent.

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Je pourrais cesser là avec ce titre et cet album car, en fait, j’ai suivi par la suite et de façon régulière la noblesse d’Allan Holdsworth au travers de nombre de ses albums et me suis passionné pour son travail singulier et engagé avec la guitare SynthAxe (j’ai d’ailleurs fait de même en points comparatifs avec Michael Brecker lorsqu’il adopta l’EWI).
Parfois j’ai décroché du sujet car une forme d’austérité m’est apparue dans certains projets difficiles, complexes, mathématiques, rhétoriques.
J’ai alors considéré l’œuvre (et découvert son « Velvet Darkness » de ... 76 chez CTI) de l’artiste comme un tout, non plus par albums mais comme une somme dans laquelle j’ai pioché, plongé en immersion totale quand l’envie m’en prenait, histoire de « pénétrer » cet univers toujours particulier, singulier et surprenant. Peu de souci référentiel à des instrumentistes en particulier (chose inhabituelle de ma part), je savais qu’Allan Holdsworth ne pouvait qu’être parfaitement entouré.
Pour ce 10e titre il me faut donc chercher et non faire comme précédemment, aller instantanément vers un souvenir, car extraire d’un ensemble n’est pas simple...

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10/  « LOW LEVELS, HIGH STAKES » - ALLAN HOLDSWORTH Album « Hard Hat Area » 1993.
Allan Holdsworth – Guitar, SynthAxe / Steve Hunt – Keyboards / Gary Husband – Drums / Skuli Sverrisson – Bass.

Allan Holdsworth - Low Levels, High Stakes - YouTube

A l’écoute de ce titre on comprendra bien et l’on pourra déceler une orientation artistique créative qui mêle composition, émancipation soliste, science et logique mathématique et  haute technologie, cette dernière complètement incluse dans le processus créatif, indissociable même.
Le phénomène de lutherie SythAxe est ici difficile à dissocier de l’environnement synthétique des claviers il reste donc à l’oreille de faire son travail de recherche en tentant d’aller au-delà du son, dans le langage toujours singulier du grand guitariste et trouver dans ces sonorités nouvelles qui fait quoi ...

La composition est ambitieuse, elle laisse un large pan d’ouverture vers l’expression soliste qui s’exprime sur un univers harmonique et d’une grande souplesse rythmique permettant à l’espace-temps de se re-décomposer en figures de découpages extensibles de l’infiniment petit à l’infiniment grand (triples ou peut être quadruples croches / triolets de blanches ...).
Cette approche encore une fois mathématique de la gestion du langage par le temps, s’associant à un système modal intimement lié à la trame harmonique est un véritable axe de composition au sens où de l’écriture on envisage l’improvisation sur des bases préfigurées.

L’immense souplesse apparente évoluant au gré du titre sous l’approche fluide de la section rythmique est elle aussi mue par cette capacité à graviter autour d’un tempo, d’un point nommé pulsation qui ne sert ici que de repère pour être détourné, ré-habité ou démarqué.

L’intro et son solo de piano, puis de basse, soutenus en contre chants de riches harmonies que l’on déduit de SynthAxe situe bien cette volonté de sortir du champ d’action de la rigueur de la pulsation tout en s’y référant, par cet entrelacs de figures de décompositions rythmiques.
Le jeu de Gary Husband est d’une souplesse infinie et tranche avec l’idée que l’on se fait du rôle du batteur dans ces contextes qualifiés de fusion.
Il y aura LE solo de guitare, sorte de somme d’un langage qui nous est maintenant connu et presque familier tant par le son, le jeu, le phrasé mais aussi la singularité de langage et bien entendu une virtuosité totale, d’une rare rapidité, toujours totalement maitrisée, jamais hâtive, systématiquement contrôlée et sous contrôle comme le veut la notion, même ici extrêmement véloce, de chant.
Ce solo chante de part en part, il est d’un lyrisme à tomber par terre et est accompagné, soutenu par une immensité de directions rythmiques et harmoniques qui lui donnent une « vie » dont on trouve peu d’égal dans l’effervescence guitaristique qu’elle soit héroïque ou démonstrative.

On peut cerner à l’écoute de tels titres produits, composés et contrôlés de a à z par l’artiste que celui-ci avait sous son nom touché conceptuellement à ses aspirations profondes, mettant la somme de sa carrière tant d’instrumentiste que de créateur, novateur, compositeur au profit de propositions sans compromis, d’une musique aussi belle qu’austère, limpide que complexe, recherchée qu’au sortir « évidente » - ce qui finalement résume le chemin de son immense carrière.

A cheval entre un rock dit progressif et un jazz dit rock, pour finalement être réellement dépositaire d’une véritable fusion ne négligeant ni le jazz ni le rock, mais capable de les associer pour créer un nouveau langage (à l’instar de son ami Bill Bruford), Allan Holdsworth reste la preuve de l’engagement artistique intègre, conscient de sa particularité pour en faire direction personnelle, identitaire ne cherchant pas à mimer ou singer, cherchant juste à rester lui-même.
Aux antipodes de la facilité tant de revendication artistique que de choix de carrière, tout en étant d’une rare humilité et d’une exigence personnelle dépassant l’intégrité, Allan Holdsworth guitariste « par défaut », adulé de ses pairs et musicien à part plus qu’entière, artiste à temps plein reste pour moi une exception mais aussi une énigme.

Une énigme que je veux préserver telle qu’elle car, elle soulève d’immenses complexités comme son langage, ses modes créatifs ce jusqu’à sa personnalité.
Il aura été forcément analysé et décrypté car l’originalité de son propos ne peut qu’interpeller.
Je n’ai jamais cherché à faire cela, d’une part, n’étant guitariste une partie de cette recherche, je ne puis la faire, son langage étant intimement lié à son approche « vent » et vocale de l’instrument, d’autre part, je préfère par souci d’émerveillement rester à une écoute admirative et toujours sensorielle de sa musique, tant de ses compositions que de son jeu en soliste, bien sûr mais également en simple ( !... je réalise en l’écrivant l’irréalisme de ce mot s’agissant de lui) sideman.

De Nucleus/Tempest en passant par Soft Machine, Tony Williams puis Bruford et UK, Ponty, Gong ... en amitié avec Gordon Beck pour cumuler vers une production soliste innovante et inédite, voici bien l’un des artistes majeurs qui aura couvert quelques décennies musicales marquées du sceau de l’enregistrement et du vecteur discographique. 

Il a été pleuré de ses pairs et de ses fans, car il en avait de forts nombreux, tout aussi discrets et intègres en musique que lui.
Il reste encore beaucoup à découvrir de sa musique enregistrée, de ses débuts où l’on décèle déjà sa personnalité à sa carrière solo assez confidentielle, finalement.
D’immenses univers à ouvrir et qui sait, un jour, peut être un autre, un nouveau, une originalité aussi singulière qu’attachante émergera en ce XXIe siècle...















dimanche 8 octobre 2017

JEAN BAPTISTE VANHAL - [WANHAL] (12 Mai 1739 / Nechanice-Bohème. Tchéquie |20 Août 1813 / Vienne-Autriche).

JEAN BAPTISTE VANHAL (12 Mai 1739/Nechanice-Bohème. Tchéquie |20 Aout 1813/Vienne-Autriche).

Le matin, parfois, j’aime à écouter Radio Classique.
Christian Morin qu’on aurait tort de résumer à l’animateur d’une roue de la fortune en mode TF1 y présente une émission peu bavarde (ce qui change de France Musique), conviviale et surtout riche en découvertes.
Avec passion mais sans fébrilité au fil de quelques heures forcément ponctuées de quelques moments publicitaires ce clarinettiste qui a un bel actif jazzy souvent oublié ou négligé (carrière télévisuelle oblige) fait ici montre d’une culture classique vaste et variée.
Bien sûr ce n’est pas là qu’il faudra imaginer trouver une satisfaction contemporaine, mais au gré de nouveautés, de redécouvertes mais aussi de découvertes de compositeurs illustres et oubliés cette matinée, quelle que soit l’heure à laquelle on s’y plonge fait systématiquement passer un excellent moment de bain musical.
J’ai cessé, cependant, de tenter l’écouter via n’importe quel autoradio car comme partout en France, la radio classique ou jazz est en mode brouille digne parfois des appels du Général de Gaulle par ondes outre-manche...
Alors une petite appli (truc bien pratique et à la mode) et go ! avec en plus le titre, le compositeur et l’interprète voilà qui fait l’affaire (ceci dit Mr Morin précise un minima érudit sans s’égarer à chaque diffusion).
Un matin de cet été me voici en fatigue de rock, en non envie de jazz, en pas d’envie du tout de chanson, en peu de supports classiques en trajet, alors, réflexe, car sans musique les trajets littoral sont malgré le paysage toujours merveilleux, long... fort longs et peuvent générer l’ennui...
Une œuvre symphonique sort des hauts parleurs...
Ce jour-là, comme par hasard ce n’était pas appli, mais radio, donc manque d’info lisible...
Directement je me tourne vers mon épouse présente avec moi pour le trajet et jette : « Mozart », puis réfléchissant en avançant je commence à me rétracter optant plutôt pour Haydn et finalement me dire que non... Mozart, certainement.
Mais un petit truc me dit que...
Alors, sur une belle cadence parfaite, s’achève le mouvement symphonique et je découvre le nom d’un compositeur classique, dont l’évidence du « clair/obscur » m’est frappante : Jean Baptiste Vanhal...
Vite le bloc note, vite s’imposer d’en savoir plus.
Un Tchèque... moi qui suis un adorateur de ce pays et veut parcourir la bohème... voilà qui tombe à pic.
Les symphonies de Mozart composées à Prague comptent parmi celles que j’écoute le plus régulièrement...
Je me suis nourri gamin à Smetana et sa Moldau, l’oeuvre était glissée dans un petit disque qu’avait mes parents et je l’écoutais sans cesse... je devais avoir 8 ans...

Vanhal...
Jamais entendu ce nom au cours de mes études...
Il a composé plus de 100 symphonies.
J’ai étudié en cours d’analyse celles de Haydn, archétype de la forme classique, de sa clarté, de sa lisibilité quasi pédagogique qui aura déteint sur le génie mozartien.
Des mélodies évidentes, des développements logiques ce jusqu’à pouvoir être devinés, anticipés, de l’inspiration usant des modes majeurs/mineurs en opposition artistique, l’établissement des quatre mouvements dont ce troisième en menuet et surtout ce second andante ou lent qui sera extrêmement expressif, c’est un piètre résumé, c’est en tout cas une synthèse.
Alors pourquoi, précisant que Mr Vanhal correspond en tous points à ce « mouvement » tant par les règles qu’il applique dans ses œuvres que par l’époque à laquelle il vécut, allant de bohème à Vienne, contemporain des illustres compositeurs suscités, qui plus est grand pédagogue (un élève comme Pleyel) et ayant vécu de sa musique de façon réelle et tangible, ce compositeur est-il si injustement méconnu ?...
Je ne saurais dire.
Je pourrais extrapoler du fait que Mozart, Haydn puis ensuite Gluck qu’il rencontra, que professeur, que compositeur à commande, que tchèque, qu'issu de la servitude, je ne sais... ont fait que.
Je n’ai pas assez de donnée musicologiques pour être crédible et pas de temps pour enquêter, toujours est-il qu’ici j’aime à partager et faire découvrir aussi je voudrais mettre un coup d’éclairage sur ce compositeur et tenter de faire apprécier un peu son œuvre empreinte de classicisme, d’un maniérisme d’us et coutumes d’époque, d’une élégance et d’un style forcément galant et d’une rigueur d’école évidente.

Petite particularité Jean Baptiste Vanhal a composé pour des instruments eux aussi oubliés des pages de concertos comme, par exemple la contrebasse ou encore l’alto.
Ah voilà bien qui est captivant que de savoir que ces deux instruments l’un pilier harmonique de l’orchestre et cantonné en période classique à ce rôle de positionnement de fondements, l’autre central et jouant les coloristes harmonique (je schématise) aient pu avoir une attention d’un compositeur de cette période...
Voilà qui est dit, Mr Vanhal osait donc, là où le génie mélodique penchait vers les habituels leaders de l’orchestre pour les mettre encore plus en avant avec le concerto, lui est allé chercher au fond de l’orchestre et a permis à des instruments « fonctionnels » de sortir du rang.
Déjà un respect et une attention particulière me viennent – un compositeur singulier donc et cependant au tracé d’un classicisme indiscutable.

A ce jeu de devinette matinal, coincé dans un embouteillage estival, j’ai donc perdu... mais j’ai gagné en découverte et je remercie Christian Morin de m’avoir pour un mouvement ouvert vers cette piste tchèque et autrichienne.
Et plus j’ai avancé dans cette direction, plus j’ai été de surprises en surprises tant l’œuvre de ce compositeur est prolixe et captivante.
En écoutant attentivement la musique de Vanhal je me suis donc surpris à progressivement oublier qu’il pouvait être « un autre Mozart » ou un « Haydn parallèle », voir un « pré-Beethoven »...
Car si bien sûr ces rapports peuvent apparaitre de prime abord, il faut plonger un peu dans son œuvre pour se rendre compte que cet arbre de langage classique porté par ce clair-obscur inscrit dans le mouvement « Strum und Drang » (orage et passion) et cette omniprésence du caractère tonal (avec l’usage de la note sensible omniprésent) cache une originalité d’écriture qui le positionne autrement si ce n’est différemment de ses illustres contemporains devenus stars du classique discographique et historique.

D’ailleurs je glisse au passage le regret que son œuvre n’ait pu intéresser les grands chefs du genre tels Marriner, Pinnock ou encore Harnoncourt et Hogwood et que l’on ne trouve (à de rares exceptions prêt) que des interprétations de qualité, certes, et honnêtes, mais pas aussi « spécialisées » ou encore mises en reliefs par de grands maestros.

Son œuvre... il suffit de fouiller un peu pour se rendre compte tant de sa diversité stylistique que de sa pluralité ou encore de son inventivité tant d’écriture que de conception allant chercher des associations de timbres inédites, trouvant des formules originales, creusant l’axe mélodique de façon intense...
Un peu d’écoute donc, afin de se rendre compte de toute cette richesse et de - pourquoi  pas - fixer une écoute classique ailleurs et autrement.
Environ 100 Symphonies, une bonne trentaine de concertos aux choix de solistes originaux, de la musique de chambre en pagaille, du répertoire religieux dont un merveilleux Stabat Mater à positionner sur l’édifice des plus connus (Pergolèse, Vivaldi, Haydn...), des quatuors à cordes bien sûr et du répertoire pianistique (piano-forte) qui aurait dû faire école dans les classiques du piano...
De quoi satisfaire les curieux...

1/ Concerto pour Contrebasse et Orchestre – Jiri Hudec/Jiri Hosec.
Mouvement 1 – Allegro Moderato.

Vaňhal: Concerto in D Major - Elgar: Concerto in E Minor, Op. 85 | Napster

Commençons par la curiosité...
Forme classique, mélodie de suite accrocheuse, tonalité Majeure très clairement affirmée et soudain la contrebasse, inhabituelle, virtuose, loquace soutenue pianissimo (tessiture oblige) par ses amis de pupitres cordes.
Elle chante, elle est heureuse, elle est enfin sortie du rang, s’émancipe à en frémir d’aise et fait montre de sa large tessiture, allant même jusqu’à des aigus insoupçonnés, jouant les doubles cordes afin d’accords, osant les trilles, chantant comme jamais ou peu, jouant de traits véloces en lignes d’émotion, de puissance en opposée douceur...
La contrebasse...
Je chercherais quels autres concertos... quels autres compositeurs ont pu imaginer s’attacher à cet instrument au point de leur dédier la place prépondérante.

2/ Concerto en Fa Majeur pour deux bassons – Annika Wallin & Arne Nilsson / Bassons – umea Sinfonietta dir : Jukka Pekka Saraste.
Mouvement 2 – Andante Grazioso.

Vanhal: Concerto for 2 Bassoons in F Major / 2 Sinfonias | Napster

Continuons dans le même sens.
Deux bassons unis par la tierce puis la sixte (renversement) qui vont finir par dialoguer sur un tapis soyeux de cordes discrètes qui laissent la mélodie s’échapper de la ligne harmonique.
Le sens mélodique, la double expression, quelques trilles de langage, une quiétude bienfaisante, un jeu de timbres associés en art tonal affirmé (ce mouvement est en Bb, ton voisin du ton initial Fa) et renforcé par ce jeu de tierces impliquant de fait, ce sens tonal.
Simple, juste souple et beau.
Pas de fioritures baroques, le sens limpide de l’écriture classique au service d’un duo peu habituel.
Dire que l’apprentissage du basson dans les établissements d’enseignements artistique est en chute libre... cet instrument tendra-t-il à disparaître ?

3 / Symphonie en mi mineur – Camera Schweiz dir Howard Griffith.
Mouvement 3 – Menuetto ma un poco allegretto.


Je me rends compte que je suis en train de passer d’une œuvre à l’autre en suivant le cycle des mouvements symphoniques...
Le menuet, ce mouvement de danse à 3 temps qui sera resté ancré dans la symphonie, par gout ? par tradition ? par mode ? par obligation ? par diplomatie musicale ? par regret ? par démagogie/diplomatie ?...
AABB-CCDD-AB forme classique, contraste de mineur –Majeur s’impose tellement évidente ici.
L’élégance, le style, la noblesse...
Je ferme les yeux et c’est toute une flopée de romans, d’histoire, d’images de films qui surgissent...
Les robes virevoltent, la danse est mesurée, calibrée, les sourires des jeunes filles aux décolletés attirant la convoitise des jouvenceaux, surveillées par leurs mères soupirant sous le frémissement du peu d’air produit par leurs éventails – la salle est immense, le parquet brille, les lustres étincellent, le pas est tempéré, élégant, noble.
Bon, je ferme la page imagée de ces châteaux resplendissants d’une époque révolue et d’une insouciance courtisane et on repart.

4/ Quatuor pour Flûte en si bémol Majeur – Uwe Grodd/Flûte – Janaki String Trio
Mouvement 4 – Allegro.


La musique de chambre et sa difficulté d’équilibre, de parfaite gestion des voix, de lisibilité de chacune d’elle et de son « chant » interne...
Ces petite formations si frêles d’apparence et pourtant si présentes dans le spectre si l’œuvre est savamment agencée, donc « orchestrée ».
Un dialogue doucereux et délicat s’installe entre la flûte et le trio, un jeu de chat/souris, d’amourette en labyrinthe, une course en cache-cache dans les futaies, des rires, du plaisir, du désir, de la joie, de l’insouciance là encore.
Délicat, précieux, subtil.

5/ Quatuor à cordes en La Majeur / opus 33– Lotus String Quartet.
Mouvement 2 – Arietta I/II


Arietta : Air généralement assez court que l’on entend dans les opéras du XVIe et XVIIe siècle.
Tout est donc dit.
La mélodie, l’air... voici qui sera la direction de ce second mouvement de quatuor, cette forme d’écriture elle aussi savante et complexe, aux rôles qui doivent être déployés avec une équité et une logique inéluctable.
Ecoutez ce chant qui là encore dialogue, ces contre chants amples, ce clair-obscur qui se dessine comme une promenade bucolique en sous-bois puis clairières, tout cela avec un raffinement noble et précieux et une écriture qui l’est tout autant.
Le chant est partout – souple, aéré, sans lyrisme surabondant.
L’écriture est précise, détaillée comme une dentelle.
Un modèle d’école ?...
Mais oui, Mr Vanhal était un professeur renommé.

6/ Stabat Mater en Fa mineur – Prague Chamber Orchestra & Choir - dir Vaclav Neumann.

Vanhal "Stabat Mater" Václav Neumann - YouTube

Texte obligato, profondeur spirituelle de mise, on sait le stabat mater de Pergolese et de Vivaldi (découvert sur le tard mais d’emblée en avant du box-office du genre grâce à Bowman/Hogwood et le CD).
Il y en a de nombreux, des Stabat Mater.
Celui de Vanhal mérite de s’y pencher et mériterait des interprétations moins pompeuses ou empreintes de lyrisme d’opéra que celles que j’ai pu trouver, mais cela donne une idée tout de même de l’axe religieux du compositeur et si l’on veut chercher au-delà de cette façade interprétée on devine la qualité du propos, là encore.
Le texte est particulièrement mis en avant supporté par un axe mélodique qui ne l’étouffe pas et soutenu habilement par un orchestre en mode accompagnement, simple, efficace.
Le mode mineur bien évidemment, harmonique forcément avec sa sensible particulièrement intense et de circonstance est à l’honneur.
En elle-même cette musique se suffirait sans excès d’interprétation, ce qui n’est pas le cas ici et même si l’orgue semble adoucir le jeu il ne parvient pas à tempérer la volonté de direction romantique générale.
J’ai eu d’emblée une attention particulière envers le chœur, à l’écriture somptueuse et pourtant simple, directement ancrée dans la spiritualité.

...

A ce stade de mon enquête il s’avère difficile d’en savoir plus sur ce compositeur, le net, source d’information pourtant devenue commune tant qu’intarissable restant particulièrement muet ou sporadique sur le sujet... 

Paul Bryan, auteur du catalogue des symphonies de Vanhal (Wanhal) en dit un tout petit peu plus, mais la mise en oubliettes du compositeur pourtant reconnu de ses pairs en son temps, persiste.
J’apprends qu’au-delà d’un catalogue impressionnant d’œuvres, l’homme issu d’un milieu rural relié à la servitude étudia la musique très tôt, devenant organiste à Opoczno fut soutenu par la comtesse Schaffgotsch ce qui lui permit de s’installer entre autre afin de débuter sa carrière professionnelle, à Vienne. Puis il partit en Italie afin de perfectionner son savoir soutenu par le baron IW Riech de Dresde qui cherchait afin de créer son propre établissement musical un Kappelmeister. Il a avait repéré Jean Baptiste Vanhal pour ce poste, lui intimant ce voyage d’études...

Informé par ces traces biographiques je commence à y voir plus clair, ou du moins à saisir le manque de clarté historique autour de ce compositeur qui devrait figurer en bonne place avec le trio Haydn, Mozart, Beethoven...
De retour d’Italie le compositeur refusera pourtant le poste qui lui était destiné. Nulle trace de la raison de ce refus, si ce n’est qu’il brulera certaines de ses compositions, qu’il sera taxé de dégénérescence mentale, cette dégénérescence lui ayant fait, dira-t-on créer des œuvres peu intéressantes...
Cela titille mon intérêt d’autant que cette affirmation semble erronée, puisque le compositeur profitera de l’édition musicale industrielle naissante à Vienne pour contrôler la diffusion de ses œuvres.

Vanhal, artiste autonome, reconnu et célébré par ses pairs a su mener sa petite affaire... son parcours de la servitude rurale à la lumière créatrice m’interpelle et si un jour un musicologue se prend les pieds dans le tapis d’une bio sérieuse de l’homme il y a fort à parier qu’une nouvelle légende surgisse.
Enseignant prisé et reconnu, compositeur commercial et populaire déviant de la symphonie pour se consacrer à l’écriture pour des formations plus intimistes lui permettant de faire jouer ses pièces de façon plus régulière ou encore pour des directions pédagogiques il apparait que la musique de Vanhal est véritablement symbolique et caractéristique de son temps, comme étant un véritable reflet tant social qu’esthétique d’une époque où le classicisme s’érigeait en règles, en formes et quelque part standards d’école.
Comme préfigurant le romantisme...

Sur cette "éducation" il n’y a rien d’étonnant à mon idée que celui-ci fut un grand pédagogue, prisé et reconnu, de même qu’un compositeur populaire et commercial.
Là encore viendrait même le débat éternel (j’extrapole) qui viserait à mettre ce critère de commercial en opposition avec celui d’obscur, d’underground, de libertaire artistique.
Pourtant ici ce serait donc l’histoire qui aurait inversé les rôles ?...
Connu et reconnu de son temps pour passer ensuite dans l’oubli ?...
à méditer...
Mais autour de nombreux compositeurs  cela peut être effectivement vérifiable (Mozart découvrit Bach... et Vivaldi n’est qu’un engouement de XXe siècle... d’ailleurs si vous vous penchez sur son tube des quatre saisons c’est édifiant).

La seconde partie de son œuvre serait donc consacrée à la musique de chambre et pianistique.
Quatuors à cordes (il en aurait composé entre 50 et 90...) et plus de 70 sonates pour le clavier...
On a pu écouter un extrait de l’œuvre en quatuors, penchons-nous un peu plus vers sa musique intimiste.

7 / Sonate pour Clarinette et pianoforte en Do Majeur – LuigiMagistrelli (Clarinette) / Chiara Nicora (Pianoforte).


Nous voici là dans un classicisme absolu, do majeur exprimé dans l’accord, élégance du propos, rapports en duo d’écriture de sixtes/tierces, dialogues ancrés dans le passage mélodique pour retrouvailles unifiées par l’intervalle tonal... On trille un peu, on mord, on célèbre la gamme sous tous ses aspects d’arpèges en appuis, de traits véloces en basses d’Alberto.
La forme elle aussi ne déroge pas à la règle d’or, elle est tellement naturelle.
La clarinette fait désormais partie du paysage sonore, elle s’est imposée dans le spectre, elle a sa place en orchestre comme dans l’intimité des salons. Vanhal lui consacre donc une place – est-elle d’aisance ou de pédagogie ?
Pour sûr cette sonate remplira bien les deux fonctions...
Divertissante mais en même temps j’y décèle tant de matière de travail tonal et digital pédagogique que m’échapper de cette direction m’est impossible.
Comme constaté avec certains collègues il y a du « répertoire » à caractère pédagogique évident, dans ce répertoire il y a souvent peu d’intérêt – Vanhal devrait venir souvent contrer ce constat.

8 / Sonate pour alto et pianoforte en Mi bémol Majeur – Anna Barbara Düschler (Alto), Ursula Düschler (Pianoforte).


Je ferais le même constat d’écriture en rapprochant les deux instruments (alto/clarinette) sur des critères finalement semblables...
La volonté de création d’un répertoire pour des instruments (l’un nouveau, l’autre caché dans l’orchestre) pour leur offrir une place tant de leader mais en même temps une « matière » permettant un travail évolutif – donc en caractère sous-jacent, le côté usuel professoral, pédagogique...
La sonate avance, j’oublie le classicisme, le romantisme commence à surgir par traits, par nuances, par effets... Schubert, son ombre... Beethoven au loin... quelques poèmes où le sentiment galant s’est estompé pour la passion se voulant authentique, sans folle ardeur...
La page s’est tournée, la forme reste, les usages empreints de tonalité sont installés mais une autre direction infléchit l’ouvrage.


9/ Capriccio en F Majeur / Michael Tsalka


Tout aussi léger et attirant qu’une sonate de Mozart me voici encore face à la face cachée du célèbre viennois, le mouvement ternaire d’emblée m’installe dans cet édifice tonal et virtuose.
Le contraste Majeur / mineur en clair-obscur est évidence, l’interprétation est ici limpide et digne de l’écriture précise, efficace et inventive du compositeur. Enfin dirais-je...
Ca sautille, ça pétille, c’est un bonbon dans une boite enrubannée.

10 / Missa Solemnis – Laudamus te / Vaclav Neuman 


Je vais terminer ce voyage à travers un autre temps, aux côtés de ce compositeur remarquable par ce quatuor vocal écrit pour sa messe solennelle. Terminer ici par l’œuvre tant religieuse que vocale de Jean Baptiste Vanhal me permet de confirmer la découverte de ce compositeur et de son œuvre remarquable tant par sa créativité que par son originalité mais aussi sa connaissance rigoureuse de l’écriture de son temps.
Ici cet équilibre vocal à quatre voix confirme tant ce sens mélodique subtil que cette science de l’écriture à son service.
Une plénitude et la sérénité qui s’inscrivent en toute logique dans le propos du sujet prennent place dans ce puzzle à pièces et facette multiples de ce compositeur à la vie obscure, mort à 74 ans, célibataire sans héritier qui a laissé un catalogue impressionnant de musiques dans lequel il reste à puiser hors des seuls critères pédagogiques qui sont pourtant l’axe qui apparait comme retenu de son patrimoine.
Le temps va venir où il reprendra sa juste place dans l’échiquier de l’histoire de la musique qui n’en finit pas de mettre en évidence ces créateurs méconnus, oubliés, passés dans l’ombre.
J’aimerais comprendre pourquoi ce mystère, cette énigme, ce vide médiatique.
En attendant, parfois, au détour d’un petit encart radiophonique il arrive qu’on s’interroge et que l’on découvre...
Ce que je vous invite à faire ici.

annexes :

Symphonie — Wikipédia
Sturm und Drang (musique) — Wikipédia
Stabat Mater — Wikipédia
Ariette — Wikipédia

INTRODUCTION A LA MUSIQUE CLASSIQUE la période classique : Les nouvelles formes musicales