dimanche 8 octobre 2017

JEAN BAPTISTE VANHAL - [WANHAL] (12 Mai 1739 / Nechanice-Bohème. Tchéquie |20 Août 1813 / Vienne-Autriche).

JEAN BAPTISTE VANHAL (12 Mai 1739/Nechanice-Bohème. Tchéquie |20 Aout 1813/Vienne-Autriche).

Le matin, parfois, j’aime à écouter Radio Classique.
Christian Morin qu’on aurait tort de résumer à l’animateur d’une roue de la fortune en mode TF1 y présente une émission peu bavarde (ce qui change de France Musique), conviviale et surtout riche en découvertes.
Avec passion mais sans fébrilité au fil de quelques heures forcément ponctuées de quelques moments publicitaires ce clarinettiste qui a un bel actif jazzy souvent oublié ou négligé (carrière télévisuelle oblige) fait ici montre d’une culture classique vaste et variée.
Bien sûr ce n’est pas là qu’il faudra imaginer trouver une satisfaction contemporaine, mais au gré de nouveautés, de redécouvertes mais aussi de découvertes de compositeurs illustres et oubliés cette matinée, quelle que soit l’heure à laquelle on s’y plonge fait systématiquement passer un excellent moment de bain musical.
J’ai cessé, cependant, de tenter l’écouter via n’importe quel autoradio car comme partout en France, la radio classique ou jazz est en mode brouille digne parfois des appels du Général de Gaulle par ondes outre-manche...
Alors une petite appli (truc bien pratique et à la mode) et go ! avec en plus le titre, le compositeur et l’interprète voilà qui fait l’affaire (ceci dit Mr Morin précise un minima érudit sans s’égarer à chaque diffusion).
Un matin de cet été me voici en fatigue de rock, en non envie de jazz, en pas d’envie du tout de chanson, en peu de supports classiques en trajet, alors, réflexe, car sans musique les trajets littoral sont malgré le paysage toujours merveilleux, long... fort longs et peuvent générer l’ennui...
Une œuvre symphonique sort des hauts parleurs...
Ce jour-là, comme par hasard ce n’était pas appli, mais radio, donc manque d’info lisible...
Directement je me tourne vers mon épouse présente avec moi pour le trajet et jette : « Mozart », puis réfléchissant en avançant je commence à me rétracter optant plutôt pour Haydn et finalement me dire que non... Mozart, certainement.
Mais un petit truc me dit que...
Alors, sur une belle cadence parfaite, s’achève le mouvement symphonique et je découvre le nom d’un compositeur classique, dont l’évidence du « clair/obscur » m’est frappante : Jean Baptiste Vanhal...
Vite le bloc note, vite s’imposer d’en savoir plus.
Un Tchèque... moi qui suis un adorateur de ce pays et veut parcourir la bohème... voilà qui tombe à pic.
Les symphonies de Mozart composées à Prague comptent parmi celles que j’écoute le plus régulièrement...
Je me suis nourri gamin à Smetana et sa Moldau, l’oeuvre était glissée dans un petit disque qu’avait mes parents et je l’écoutais sans cesse... je devais avoir 8 ans...

Vanhal...
Jamais entendu ce nom au cours de mes études...
Il a composé plus de 100 symphonies.
J’ai étudié en cours d’analyse celles de Haydn, archétype de la forme classique, de sa clarté, de sa lisibilité quasi pédagogique qui aura déteint sur le génie mozartien.
Des mélodies évidentes, des développements logiques ce jusqu’à pouvoir être devinés, anticipés, de l’inspiration usant des modes majeurs/mineurs en opposition artistique, l’établissement des quatre mouvements dont ce troisième en menuet et surtout ce second andante ou lent qui sera extrêmement expressif, c’est un piètre résumé, c’est en tout cas une synthèse.
Alors pourquoi, précisant que Mr Vanhal correspond en tous points à ce « mouvement » tant par les règles qu’il applique dans ses œuvres que par l’époque à laquelle il vécut, allant de bohème à Vienne, contemporain des illustres compositeurs suscités, qui plus est grand pédagogue (un élève comme Pleyel) et ayant vécu de sa musique de façon réelle et tangible, ce compositeur est-il si injustement méconnu ?...
Je ne saurais dire.
Je pourrais extrapoler du fait que Mozart, Haydn puis ensuite Gluck qu’il rencontra, que professeur, que compositeur à commande, que tchèque, qu'issu de la servitude, je ne sais... ont fait que.
Je n’ai pas assez de donnée musicologiques pour être crédible et pas de temps pour enquêter, toujours est-il qu’ici j’aime à partager et faire découvrir aussi je voudrais mettre un coup d’éclairage sur ce compositeur et tenter de faire apprécier un peu son œuvre empreinte de classicisme, d’un maniérisme d’us et coutumes d’époque, d’une élégance et d’un style forcément galant et d’une rigueur d’école évidente.

Petite particularité Jean Baptiste Vanhal a composé pour des instruments eux aussi oubliés des pages de concertos comme, par exemple la contrebasse ou encore l’alto.
Ah voilà bien qui est captivant que de savoir que ces deux instruments l’un pilier harmonique de l’orchestre et cantonné en période classique à ce rôle de positionnement de fondements, l’autre central et jouant les coloristes harmonique (je schématise) aient pu avoir une attention d’un compositeur de cette période...
Voilà qui est dit, Mr Vanhal osait donc, là où le génie mélodique penchait vers les habituels leaders de l’orchestre pour les mettre encore plus en avant avec le concerto, lui est allé chercher au fond de l’orchestre et a permis à des instruments « fonctionnels » de sortir du rang.
Déjà un respect et une attention particulière me viennent – un compositeur singulier donc et cependant au tracé d’un classicisme indiscutable.

A ce jeu de devinette matinal, coincé dans un embouteillage estival, j’ai donc perdu... mais j’ai gagné en découverte et je remercie Christian Morin de m’avoir pour un mouvement ouvert vers cette piste tchèque et autrichienne.
Et plus j’ai avancé dans cette direction, plus j’ai été de surprises en surprises tant l’œuvre de ce compositeur est prolixe et captivante.
En écoutant attentivement la musique de Vanhal je me suis donc surpris à progressivement oublier qu’il pouvait être « un autre Mozart » ou un « Haydn parallèle », voir un « pré-Beethoven »...
Car si bien sûr ces rapports peuvent apparaitre de prime abord, il faut plonger un peu dans son œuvre pour se rendre compte que cet arbre de langage classique porté par ce clair-obscur inscrit dans le mouvement « Strum und Drang » (orage et passion) et cette omniprésence du caractère tonal (avec l’usage de la note sensible omniprésent) cache une originalité d’écriture qui le positionne autrement si ce n’est différemment de ses illustres contemporains devenus stars du classique discographique et historique.

D’ailleurs je glisse au passage le regret que son œuvre n’ait pu intéresser les grands chefs du genre tels Marriner, Pinnock ou encore Harnoncourt et Hogwood et que l’on ne trouve (à de rares exceptions prêt) que des interprétations de qualité, certes, et honnêtes, mais pas aussi « spécialisées » ou encore mises en reliefs par de grands maestros.

Son œuvre... il suffit de fouiller un peu pour se rendre compte tant de sa diversité stylistique que de sa pluralité ou encore de son inventivité tant d’écriture que de conception allant chercher des associations de timbres inédites, trouvant des formules originales, creusant l’axe mélodique de façon intense...
Un peu d’écoute donc, afin de se rendre compte de toute cette richesse et de - pourquoi  pas - fixer une écoute classique ailleurs et autrement.
Environ 100 Symphonies, une bonne trentaine de concertos aux choix de solistes originaux, de la musique de chambre en pagaille, du répertoire religieux dont un merveilleux Stabat Mater à positionner sur l’édifice des plus connus (Pergolèse, Vivaldi, Haydn...), des quatuors à cordes bien sûr et du répertoire pianistique (piano-forte) qui aurait dû faire école dans les classiques du piano...
De quoi satisfaire les curieux...

1/ Concerto pour Contrebasse et Orchestre – Jiri Hudec/Jiri Hosec.
Mouvement 1 – Allegro Moderato.

Vaňhal: Concerto in D Major - Elgar: Concerto in E Minor, Op. 85 | Napster

Commençons par la curiosité...
Forme classique, mélodie de suite accrocheuse, tonalité Majeure très clairement affirmée et soudain la contrebasse, inhabituelle, virtuose, loquace soutenue pianissimo (tessiture oblige) par ses amis de pupitres cordes.
Elle chante, elle est heureuse, elle est enfin sortie du rang, s’émancipe à en frémir d’aise et fait montre de sa large tessiture, allant même jusqu’à des aigus insoupçonnés, jouant les doubles cordes afin d’accords, osant les trilles, chantant comme jamais ou peu, jouant de traits véloces en lignes d’émotion, de puissance en opposée douceur...
La contrebasse...
Je chercherais quels autres concertos... quels autres compositeurs ont pu imaginer s’attacher à cet instrument au point de leur dédier la place prépondérante.

2/ Concerto en Fa Majeur pour deux bassons – Annika Wallin & Arne Nilsson / Bassons – umea Sinfonietta dir : Jukka Pekka Saraste.
Mouvement 2 – Andante Grazioso.

Vanhal: Concerto for 2 Bassoons in F Major / 2 Sinfonias | Napster

Continuons dans le même sens.
Deux bassons unis par la tierce puis la sixte (renversement) qui vont finir par dialoguer sur un tapis soyeux de cordes discrètes qui laissent la mélodie s’échapper de la ligne harmonique.
Le sens mélodique, la double expression, quelques trilles de langage, une quiétude bienfaisante, un jeu de timbres associés en art tonal affirmé (ce mouvement est en Bb, ton voisin du ton initial Fa) et renforcé par ce jeu de tierces impliquant de fait, ce sens tonal.
Simple, juste souple et beau.
Pas de fioritures baroques, le sens limpide de l’écriture classique au service d’un duo peu habituel.
Dire que l’apprentissage du basson dans les établissements d’enseignements artistique est en chute libre... cet instrument tendra-t-il à disparaître ?

3 / Symphonie en mi mineur – Camera Schweiz dir Howard Griffith.
Mouvement 3 – Menuetto ma un poco allegretto.


Je me rends compte que je suis en train de passer d’une œuvre à l’autre en suivant le cycle des mouvements symphoniques...
Le menuet, ce mouvement de danse à 3 temps qui sera resté ancré dans la symphonie, par gout ? par tradition ? par mode ? par obligation ? par diplomatie musicale ? par regret ? par démagogie/diplomatie ?...
AABB-CCDD-AB forme classique, contraste de mineur –Majeur s’impose tellement évidente ici.
L’élégance, le style, la noblesse...
Je ferme les yeux et c’est toute une flopée de romans, d’histoire, d’images de films qui surgissent...
Les robes virevoltent, la danse est mesurée, calibrée, les sourires des jeunes filles aux décolletés attirant la convoitise des jouvenceaux, surveillées par leurs mères soupirant sous le frémissement du peu d’air produit par leurs éventails – la salle est immense, le parquet brille, les lustres étincellent, le pas est tempéré, élégant, noble.
Bon, je ferme la page imagée de ces châteaux resplendissants d’une époque révolue et d’une insouciance courtisane et on repart.

4/ Quatuor pour Flûte en si bémol Majeur – Uwe Grodd/Flûte – Janaki String Trio
Mouvement 4 – Allegro.


La musique de chambre et sa difficulté d’équilibre, de parfaite gestion des voix, de lisibilité de chacune d’elle et de son « chant » interne...
Ces petite formations si frêles d’apparence et pourtant si présentes dans le spectre si l’œuvre est savamment agencée, donc « orchestrée ».
Un dialogue doucereux et délicat s’installe entre la flûte et le trio, un jeu de chat/souris, d’amourette en labyrinthe, une course en cache-cache dans les futaies, des rires, du plaisir, du désir, de la joie, de l’insouciance là encore.
Délicat, précieux, subtil.

5/ Quatuor à cordes en La Majeur / opus 33– Lotus String Quartet.
Mouvement 2 – Arietta I/II


Arietta : Air généralement assez court que l’on entend dans les opéras du XVIe et XVIIe siècle.
Tout est donc dit.
La mélodie, l’air... voici qui sera la direction de ce second mouvement de quatuor, cette forme d’écriture elle aussi savante et complexe, aux rôles qui doivent être déployés avec une équité et une logique inéluctable.
Ecoutez ce chant qui là encore dialogue, ces contre chants amples, ce clair-obscur qui se dessine comme une promenade bucolique en sous-bois puis clairières, tout cela avec un raffinement noble et précieux et une écriture qui l’est tout autant.
Le chant est partout – souple, aéré, sans lyrisme surabondant.
L’écriture est précise, détaillée comme une dentelle.
Un modèle d’école ?...
Mais oui, Mr Vanhal était un professeur renommé.

6/ Stabat Mater en Fa mineur – Prague Chamber Orchestra & Choir - dir Vaclav Neumann.

Vanhal "Stabat Mater" Václav Neumann - YouTube

Texte obligato, profondeur spirituelle de mise, on sait le stabat mater de Pergolese et de Vivaldi (découvert sur le tard mais d’emblée en avant du box-office du genre grâce à Bowman/Hogwood et le CD).
Il y en a de nombreux, des Stabat Mater.
Celui de Vanhal mérite de s’y pencher et mériterait des interprétations moins pompeuses ou empreintes de lyrisme d’opéra que celles que j’ai pu trouver, mais cela donne une idée tout de même de l’axe religieux du compositeur et si l’on veut chercher au-delà de cette façade interprétée on devine la qualité du propos, là encore.
Le texte est particulièrement mis en avant supporté par un axe mélodique qui ne l’étouffe pas et soutenu habilement par un orchestre en mode accompagnement, simple, efficace.
Le mode mineur bien évidemment, harmonique forcément avec sa sensible particulièrement intense et de circonstance est à l’honneur.
En elle-même cette musique se suffirait sans excès d’interprétation, ce qui n’est pas le cas ici et même si l’orgue semble adoucir le jeu il ne parvient pas à tempérer la volonté de direction romantique générale.
J’ai eu d’emblée une attention particulière envers le chœur, à l’écriture somptueuse et pourtant simple, directement ancrée dans la spiritualité.

...

A ce stade de mon enquête il s’avère difficile d’en savoir plus sur ce compositeur, le net, source d’information pourtant devenue commune tant qu’intarissable restant particulièrement muet ou sporadique sur le sujet... 

Paul Bryan, auteur du catalogue des symphonies de Vanhal (Wanhal) en dit un tout petit peu plus, mais la mise en oubliettes du compositeur pourtant reconnu de ses pairs en son temps, persiste.
J’apprends qu’au-delà d’un catalogue impressionnant d’œuvres, l’homme issu d’un milieu rural relié à la servitude étudia la musique très tôt, devenant organiste à Opoczno fut soutenu par la comtesse Schaffgotsch ce qui lui permit de s’installer entre autre afin de débuter sa carrière professionnelle, à Vienne. Puis il partit en Italie afin de perfectionner son savoir soutenu par le baron IW Riech de Dresde qui cherchait afin de créer son propre établissement musical un Kappelmeister. Il a avait repéré Jean Baptiste Vanhal pour ce poste, lui intimant ce voyage d’études...

Informé par ces traces biographiques je commence à y voir plus clair, ou du moins à saisir le manque de clarté historique autour de ce compositeur qui devrait figurer en bonne place avec le trio Haydn, Mozart, Beethoven...
De retour d’Italie le compositeur refusera pourtant le poste qui lui était destiné. Nulle trace de la raison de ce refus, si ce n’est qu’il brulera certaines de ses compositions, qu’il sera taxé de dégénérescence mentale, cette dégénérescence lui ayant fait, dira-t-on créer des œuvres peu intéressantes...
Cela titille mon intérêt d’autant que cette affirmation semble erronée, puisque le compositeur profitera de l’édition musicale industrielle naissante à Vienne pour contrôler la diffusion de ses œuvres.

Vanhal, artiste autonome, reconnu et célébré par ses pairs a su mener sa petite affaire... son parcours de la servitude rurale à la lumière créatrice m’interpelle et si un jour un musicologue se prend les pieds dans le tapis d’une bio sérieuse de l’homme il y a fort à parier qu’une nouvelle légende surgisse.
Enseignant prisé et reconnu, compositeur commercial et populaire déviant de la symphonie pour se consacrer à l’écriture pour des formations plus intimistes lui permettant de faire jouer ses pièces de façon plus régulière ou encore pour des directions pédagogiques il apparait que la musique de Vanhal est véritablement symbolique et caractéristique de son temps, comme étant un véritable reflet tant social qu’esthétique d’une époque où le classicisme s’érigeait en règles, en formes et quelque part standards d’école.
Comme préfigurant le romantisme...

Sur cette "éducation" il n’y a rien d’étonnant à mon idée que celui-ci fut un grand pédagogue, prisé et reconnu, de même qu’un compositeur populaire et commercial.
Là encore viendrait même le débat éternel (j’extrapole) qui viserait à mettre ce critère de commercial en opposition avec celui d’obscur, d’underground, de libertaire artistique.
Pourtant ici ce serait donc l’histoire qui aurait inversé les rôles ?...
Connu et reconnu de son temps pour passer ensuite dans l’oubli ?...
à méditer...
Mais autour de nombreux compositeurs  cela peut être effectivement vérifiable (Mozart découvrit Bach... et Vivaldi n’est qu’un engouement de XXe siècle... d’ailleurs si vous vous penchez sur son tube des quatre saisons c’est édifiant).

La seconde partie de son œuvre serait donc consacrée à la musique de chambre et pianistique.
Quatuors à cordes (il en aurait composé entre 50 et 90...) et plus de 70 sonates pour le clavier...
On a pu écouter un extrait de l’œuvre en quatuors, penchons-nous un peu plus vers sa musique intimiste.

7 / Sonate pour Clarinette et pianoforte en Do Majeur – LuigiMagistrelli (Clarinette) / Chiara Nicora (Pianoforte).


Nous voici là dans un classicisme absolu, do majeur exprimé dans l’accord, élégance du propos, rapports en duo d’écriture de sixtes/tierces, dialogues ancrés dans le passage mélodique pour retrouvailles unifiées par l’intervalle tonal... On trille un peu, on mord, on célèbre la gamme sous tous ses aspects d’arpèges en appuis, de traits véloces en basses d’Alberto.
La forme elle aussi ne déroge pas à la règle d’or, elle est tellement naturelle.
La clarinette fait désormais partie du paysage sonore, elle s’est imposée dans le spectre, elle a sa place en orchestre comme dans l’intimité des salons. Vanhal lui consacre donc une place – est-elle d’aisance ou de pédagogie ?
Pour sûr cette sonate remplira bien les deux fonctions...
Divertissante mais en même temps j’y décèle tant de matière de travail tonal et digital pédagogique que m’échapper de cette direction m’est impossible.
Comme constaté avec certains collègues il y a du « répertoire » à caractère pédagogique évident, dans ce répertoire il y a souvent peu d’intérêt – Vanhal devrait venir souvent contrer ce constat.

8 / Sonate pour alto et pianoforte en Mi bémol Majeur – Anna Barbara Düschler (Alto), Ursula Düschler (Pianoforte).


Je ferais le même constat d’écriture en rapprochant les deux instruments (alto/clarinette) sur des critères finalement semblables...
La volonté de création d’un répertoire pour des instruments (l’un nouveau, l’autre caché dans l’orchestre) pour leur offrir une place tant de leader mais en même temps une « matière » permettant un travail évolutif – donc en caractère sous-jacent, le côté usuel professoral, pédagogique...
La sonate avance, j’oublie le classicisme, le romantisme commence à surgir par traits, par nuances, par effets... Schubert, son ombre... Beethoven au loin... quelques poèmes où le sentiment galant s’est estompé pour la passion se voulant authentique, sans folle ardeur...
La page s’est tournée, la forme reste, les usages empreints de tonalité sont installés mais une autre direction infléchit l’ouvrage.


9/ Capriccio en F Majeur / Michael Tsalka


Tout aussi léger et attirant qu’une sonate de Mozart me voici encore face à la face cachée du célèbre viennois, le mouvement ternaire d’emblée m’installe dans cet édifice tonal et virtuose.
Le contraste Majeur / mineur en clair-obscur est évidence, l’interprétation est ici limpide et digne de l’écriture précise, efficace et inventive du compositeur. Enfin dirais-je...
Ca sautille, ça pétille, c’est un bonbon dans une boite enrubannée.

10 / Missa Solemnis – Laudamus te / Vaclav Neuman 


Je vais terminer ce voyage à travers un autre temps, aux côtés de ce compositeur remarquable par ce quatuor vocal écrit pour sa messe solennelle. Terminer ici par l’œuvre tant religieuse que vocale de Jean Baptiste Vanhal me permet de confirmer la découverte de ce compositeur et de son œuvre remarquable tant par sa créativité que par son originalité mais aussi sa connaissance rigoureuse de l’écriture de son temps.
Ici cet équilibre vocal à quatre voix confirme tant ce sens mélodique subtil que cette science de l’écriture à son service.
Une plénitude et la sérénité qui s’inscrivent en toute logique dans le propos du sujet prennent place dans ce puzzle à pièces et facette multiples de ce compositeur à la vie obscure, mort à 74 ans, célibataire sans héritier qui a laissé un catalogue impressionnant de musiques dans lequel il reste à puiser hors des seuls critères pédagogiques qui sont pourtant l’axe qui apparait comme retenu de son patrimoine.
Le temps va venir où il reprendra sa juste place dans l’échiquier de l’histoire de la musique qui n’en finit pas de mettre en évidence ces créateurs méconnus, oubliés, passés dans l’ombre.
J’aimerais comprendre pourquoi ce mystère, cette énigme, ce vide médiatique.
En attendant, parfois, au détour d’un petit encart radiophonique il arrive qu’on s’interroge et que l’on découvre...
Ce que je vous invite à faire ici.

annexes :

Symphonie — Wikipédia
Sturm und Drang (musique) — Wikipédia
Stabat Mater — Wikipédia
Ariette — Wikipédia

INTRODUCTION A LA MUSIQUE CLASSIQUE la période classique : Les nouvelles formes musicales










lundi 11 septembre 2017

JOHN ABERCROMBIE (16 Décembre 1944 / Port Chester – 22 Aout 2017 / Cortland)

JOHN ABERCROMBIE (16 Décembre 1944 / Port Chester – 22 Aout 2017 / Cortland)

Je n’ai pas envie de transformer ce blog en rubrique nécrologique, ce que j’ai déjà dit à de nombreuses et tristes occasions, mais l’actualité oblige, rappelle, remémore et l’hommage se doit d’être.

John Abercrombie, guitariste, compositeur, improvisateur, jazzman, musicien... est décédé ce 22 Aout 2017.
Cela m’a fait le rajouter à une liste qui s’augmente, génération oblige et avoir une pensée respectueuse envers lui dont le nom est toujours resté dans mes bagages d’écoute, mais aussi de ligne artistique.
Ce fut un artiste discret, suivi de « connaisseurs » ou de fans que John Abercrombie.
Un artiste suivi des guitaristes, forcément, tant son jeu et son langage sur cet instrument sont identitaires et personnels : un jeu inventif, limpide, à la palette large puisant tant dans le rock fusionné que dans le jazz moderniste, usant de l’acoustique ou de l’électrique avec authenticité, pureté et lumière, mais aussi avant gardiste qui aura osé la guitare synthé ou encore les loops bien avant qu’ils ne deviennent communs et n’envahissent le paysage sonore.

J’exprime le mot paysage, je lui ajoute poésie, rêve, univers même.
John Abercrombie m’a toujours fait voyager, même dans ses projets les plus engagés jazzistiquement parlant, il est toujours resté un passeur d’images, un créateur d’univers, d’espaces, d’immensité.
ECM, ce label à la texture orientée vers l’imaginaire lui aura permis cela ou est-ce l’inverse, ou encore les deux à la fois...
J’écoute John Abercrombie et je m’évade...
Peu d’artistes estampillés jazz permettent cela, chez ECM, ils le font fréquemment, je l’ai largement chroniqué sous cet angle dans ce blog.
John Abercrombie est l’un des quelques rares qui me l’ont permis et pour lesquels j’ai de suite associé cette notion de poésie, d’évasion... oui d’évasion.

Les compositions de John Abercrombie sont nombreuses et toutes soumises à une rigueur tant de forme qu’harmonique permettant cependant une ouverture inédite et incroyable vers l’improvisation (elles permettent d’imaginer et d’inventer, de s’échapper et de chercher) que stylistique allant chercher vers une écriture parfois similaire à de la musique de chambre.
Chaque composition de ce musicien hors pair est une carte postale, une photo, une sensation, un moment, unique, un acte particulier et personnel intime ou intimiste.
Elle est empreinte d’une particularité, d’une originalité, d’une délicatesse spéciale, spécifique et toujours inventive.

J’ai découvert John Abercrombie très jeune, adolescent au détour de deux albums qui sont restés et restent tracés dans ma mémoire, comme une sorte d’ADN musical, au même titre que le sont certains albums de Miles, Genesis, KC, Yes et nombre d’autres que je ne citerais pas en vrac tant vous savez que j’en écoute de la musique...
Le premier est le « Crosswind » de Billy Cobham, me confirmant mon addiction indélébile pour ce mouvement étiqueté jazz rock.
Le second est « Timeless » qui m’a fait entrer dans l’espace ECM, parallèlement à « Diary » de son alter ego Ralph Towner ou encore « Odissey » de Terje Rypdal.
Alors je l’ai suivi, au long d’une impressionnante carrière solo illuminée par « Current Events » et « Getting There » sur-écoutés... ou encore comme sideman lumineux chez Jack DeJohnette au cours de quartets tant fusionnels qu’enracinés dans l’empreinte du free et du blues.

John Abercrombie n’est plus mais il laisse un parcours discographique imposant et généreux, ouvert et multiple, poétique et magique, guitaristique et technique aussi.
Je vais comme j’en ai la triste habitude essayer d’en faire un tour de dix titres, dix titres que j’ai aimé, écouté, travaillé aussi et qui restent là, en moi comme la trace indélébile de cet immense artiste.

///

1 - « CROSSWINDS » / Album « Crosswinds » - Billy Cobham / 1974.
The Brecker Brothers (Michael : Saxophones & Randy : Trumpet) – Garnett Brown : Trombone – George Duke : Keyboards – John Williams : Bass – Lee Pastora : Latin percussions – Billy Cobham : Drums – John Abercrombie : Guitar.


Peut-être est-ce cette fusion immédiate entre le riff direct, rock et massif joué uni par la rythmique et usant d’une cellule rythmique largement usitée (tada m tada) mêlée à ces cuivres en forme de thème, toujours pêchus (Brecker Bros, marque de fabrique oblige) qui m’a de suite envahi ado.
Pourtant le titre est en fin de face B d’un album au demeurant délectable et qui, à 14 ans doit se dévoiler quand on est biberonné au classique et excité par le pourpre profond – alors il faut le passer en intégral pour trouver là cette substance familière, ce son qui effectivement fusionne – le jeu de Cobham tout au long de l’album aura été le fil conducteur, le solo de John Abercrombie : la récompense, le groove inimitable de George Duke qui le pousse : l’addiction.
Cobham y est sobre, redoutable, il va ouvrir sa charley à mi solo afin d’augmenter la densité pour enfin terminer en china pour ouvrir le champ à coup de breaks ravageurs à ce soliste jeune, ambitieux, hendrixien, nerveux...
Le nom est posé, je ne l’oublierai jamais et le chercherais partout et l’album « Crosswind » comme ce titre ne s’effacera pas de ma mémoire.
Pas une ride, presque un solo d’anthologie.


2 - « TIMELESS » / Album « Timeless »  - John Abercrombie / Enregistré 21 & 22 Juin 1974 – ECM 1975.
Jan Hammer : Orgue / Synthetiseur / Piano – Jack DeJohnette : Batterie – John Abercrombie : Guitares.


12 mn de pure évasion, voilà un peu comment je me suis résumé ce titre que j’ai tant écouté...
Jan Hammer y tient une place hors contexte qui lui était alors étiqueté, celui du claviériste noyé dans la masse virtuose des premiers Mahavisnu Orchestra.
Ici avec l’orgue et ses synthés il pose une atmosphère unique en ces seventies engagées dans des paradoxes plus caractérisés.
Pas d’Hammond saturé ou jazzy, l’orgue est spatial, stratosphérique et John Abercrombie s’y glisse tout en finesse pour un premier thème prétexte, modal, minimaliste, ambient dirait-on aujourd’hui.
Puis il prendra la parole en seconde partie pour positionner le sujet d’assise musicale qui va lentement mais avec une qualité de réel développement servir de base au trio.
Un second thème s’installe alors, exprimé par ce jeu délicat, son clair, qui deviendra reconnaissable, marque de fabrique du son électrique de Mr Abercrombie.

Jack DeJohnette joue les contre rythmiciens autour de cette séquence organique minimaliste et peu cadrée qui se joue de la métrique, de la rigueur en préférant s’ouvrir vers un infini.
Jan Hammer, protagoniste de l’affaire a bien préparé son entrée et va offrir un solo de moog d’une insondable expression, d’un chant intemporel, d’une rare sensibilité...
Le temps s’arrête, l’espace est face à moi, je ne sais plus si c’est bien ce thème qui réapparait.
Un horizon infiniment grand, une aurore boréale, un espace encore vierge s’est ouvert devant moi.

Tout est nouveau à mes oreilles, pour mon esprit, pour ma culture de gamin de 15 ans...
Ce jeu de batterie inexplicable, ces traits d’orgue basse fugaces et habiles, impossibles à retranscrire, ces nappes en couches successives qui inondent la sphère sonore de l’introduction, ce son de guitare si subtil, si raffiné et ce solo de moog tellement singulier...
On classait cela dans le jazz, je me suis dit que si c’était cela aussi le jazz, en dehors de celui Nouvelle Orléans, Dixieland ou Swing qui était mon environnement familial, il me fallait à tout prix entrer dans ce territoire, j’y trouverais forcément de quoi me complaire, me satisfaire, m’interroger et m’éveiller...
Je l’ai joué une fois, en trio que « Timeless » - c’est également un souvenir inoubliable tant j’y ai ressenti la « captation » du public.


3 - « SORCERY » - Album « Gateway » - Abercrombie, Holland, DeJohnette – ECM 1975
Dave Holland : Contrebasse – Jack DeJohnette : Batterie – John Abercrombie : Guitares


Il m’a été difficile de choisir un titre de cet album, mais ce « Sorcery » résume bien le choc quasi tellurique ressenti à son écoute.
Là encore je crois pouvoir dire que, même non préparé à une musique telle que le free, par exemple, véritablement intégré ici, quand d’emblée, le propos sans détours, sans expérimentation, sans artifice, mais brut, authentique, imprégné s’affiche avec autant de conviction, l’adhésion est directe, totale, sans équivoque.
C’est un peu ça, pour moi que ce trio Gateway.

Vers l’âge de 16 ans, cet album m’a fait adorer Jack DeJohnette et aller directement m’acheter ma première batterie Sonor, ce n’est pas peu dire – adolescent on s’identifie à ce point et l’achat de la marque d’un premier instrument est souvent lié à une forme d’idolâtrie envers un artiste jouant sur cette marque.
J’ai également cherché des cymbales à la sonorité brute, brutale, directive et énergique. La Zildjian Earth a été mon choix...

Cette envie de mimétisme de jeu je l’ai trouvée là, épuisant cet album pour y trouver, non des figures rythmiques, non des gimmicks, ce qui eut été impossible, mais une direction (cf Miles et son « Direction »), une « idée », un chemin.
Tony Williams m’était trop lointainement impossible, Billy Cobham ou Lenny White à leur façon, également.
Ici, même si le niveau de jeu paraissait improbable, l’idée qui se dégage de cette musique m’est de suite apparue comme une envie, une probabilité, une continuité de ce que Jon Christensen m’avait avec le « Odissey » de Terje Rypdal, provoqué.
Cet album m’a ouvert à la liberté en musique et fait réaliser la possibilité de celle-ci.

« Sorcery »...

Cela peut paraitre étrange mais l’introduction en explorations sonores, je la connais par cœur, à la note prête... tant elle m’a interpellé, interloqué et laissé interrogatif au point d’en chercher la pensée, l’idée, la voie – je ne suis même pas sûr que du bas de mes 16 ans j’eusse été capable de discerner que Dave Holland usait d’un archet pour sortir ces sonorités inouïes de sa contrebasse, tout cela n’était même pas mystère, c’était juste, découverte d’un espace sonore possible, puisque là, sur ma platine et curiosité pour comprendre comment, de Miles à ça, ce pouvait être réalisable, par quel chemin... par quelle étincelle.
Puis ouvert par un roulement de caisse claire, sur une basse tenue à l’infini respiratoire, John Abercrombie en longues phrases sostenuto, habitées, oppressantes et densifiées par une batterie en mode solo, hors du temps s’est mis à balancer la saturation lors d’une entrée en matière choquante, prenante, brutale.
Et alors... ce swing, cette ligne de basse, ces arpèges, cette magie, cette façon de jouer hors le temps dans le temps... et ce solo, pff ce solo !...
Un « swing » lourd, un jeu puissant, viril, sans la moindre concession de genre – John Abercrombie veut embarquer ses camarades vers la binarité, Jack résiste, Dave insiste, il y arrive presque, fait gicler sa saturation afin d’inciter, de faire adhérer et enfin, Jack s’autorise comme au bon vieux temps des sessions de Live Evil chez son patron célébrissime, à faire ressurgir le vieux démon sorcier vaudou binaire.
Alors une réminiscence hendrixienne s’invite, laisse place à un solo de batterie qui servira de pont ténu afin de revenir à cette lourdeur, cette oppression, cette dimension thématique de la seconde partie.  

J’ai découvert, écouté, tenté de comprendre Gateway, cette « passerelle » qui porte si bien son nom.
Ce disque a été un choc.
Ce titre une révélation.

---

A partir de là, il ne m’est plus resté qu’à suivre la carrière de ce guitariste et n’étant guitariste ou spécialement attiré par cet axe spécialisé, je dirais, de ce musicien et surtout de cet improvisateur et compositeur.

4 - « STEPPIN’ THRU » - Album « New Rags » / Jack DeJohnette’s Directions – ECM 1977.
Alex Foster – Saxophones / Mike Richmond – Basses / JackDeJohnette – Drums / John Abercrombie – Guitars.


Et c’est ici que les directions de Miles m’ont amené, au croisement de ces métissages musicaux hâtivement estampillés jazz rock, émergeant de toutes parts sous la fébrilité foisonnante des nombreux comparses du grand génie défricheur.
Miles, audacieux, exemplaire pour toute cette génération qu’il aura accueilli pour mieux essaimer ensuite des pluies d’idées, d’avant-garde allant vers toutes directions possibles au-delà de ce qu’il avait imaginé ou creusant le sillon de ce qu’il avait ébauché.

Jack DeJohnette en aura cogné de ces audaces électriques chez Miles – il aura été le pont stable au langage entre le jazz quasi free et en tout cas avant-gardiste du quintet propulsé par Tony Williams et l’implacable jeu au beat tendu vers le funk ou le rock hendrixien de Al Foster.
C’est avec ce batteur que Miles a embarqué sa première vague électrique et l’on sait cette influence, malgré un jeu fondamentalement jazz (cf chez Jarrett), partout dans le son DeJohnette et son approche tellement identifiable, personnelle, particulière.
La cymbale tant rude que souple, la frappe de caisse claire hors temps et quasi mélodique, le jeu de fûts enraciné dans l’Afrique, le son de grosse caisse tendu et résonnant et la charley liée à la caisse claire, comme soudée...

Chez ECM Jack DeJohnette a pu mener toutes les expériences possibles, créer des projets audacieux, mêler, comme le fit son immense patron, les musiques pour un axe personnel qui jamais ne s’est écarté du jazz et de ses racines pour lui  donner une dimension toujours nouvelle.
Jack DeJohnette participe encore à faire grandir et évoluer le jazz.
Il l’a fait depuis « Directions », chez Miles et par exemple ce quartet nommé justement à cet effet, usant en titre d’un style antique du jazz, le rag, pour l’amener à l’électricité absolue ou encore à des réminiscences free totalement assumées, intégrées, dépassant depuis des lustres la simple idée d’expérimentation.

« New Rags » est une preuve tangible que dans les seventies, le jazz pouvait encore se revendiquer comme tel, sans collage hybride, en assumant sa progression, sa mutation.

« New Rags » est un des albums qui a participé à ma venue au jazz.

Il y a là tous les ingrédients du jazz sans pour autant y avoir ses poncifs que j’étudierais puis aimerais bien plus tard. J’aime imaginer ses titres comme clins d’œil (the mooch’ ou rag)... même si cela n’a en soi aucune importance.

Dans ce titre à l’énergie électrisante on peut y capter cette détermination à aller de l’avant mais aussi à émanciper le langage et les racines.
Alex Foster (l’homonyme du célèbre batteur de Miles) est un saxophoniste bien peu mis sous projecteurs, pourtant son jeu rugueux, post hard bop impliqué dans l’avant-garde colemanienne est directement attirant, familier tout en étant surprenant, expressif tout en étant englué dans les us des mentors du ténor...
Ici, ce « Steppin’ Thru », sa composition, est un véritable tremplin moderniste et actuel, il va tordre le sujet en tous sens et autour de lui ses comparses vont transcender le sujet proposé.

Mike Richmond est dans l’album, le pilier idéal pour ces directions, à la contrebasse il se promène en walkin ou lignes suspendues comme ses ainés et à la basse électrique son jeu est volubile, groovy, ample et aéré, idéal pour le foisonnement de Jack DeJohnette.
Mais ce qui frappe ici c’est John Abercrombie et ce dès son entrée en « rythmique » par une implication rare, une inventivité en contrepoint inédite, une paraphrase ascensionnelle qui va lui faire amener, le petit malin, son solo...
Il ne laisse à Alex Foster aucune alternative possible, il le pousse au paroxysme et sert de passerelle entre le drumming de Jack DeJohnette et le soliste.
Le thème va arriver, amené dans la foulée et repris par la guitare en background afin de laisser au saxophone un reste de liberté puis un somptueux climat va s’installer...
Il n’est plus question d’harmonie, plus question de mode, ou du moindre référent jazz et pourtant ils sont bien là, points d’appuis, rdv, tout est clair et ils s’y engagent.
Alors John Abercrombie va se saisir du gimmick thématique pour l’embarquer vers des contrées dépassant de loin la seule idée de solo... c’est de l’énergie pure.
Il sort sa wah-wah, achève cette montée électrique en plans successifs, insiste, incite le ténor à le rejoindre avant ce dernier climat, pont obligatoire pour le retour fracassant en forme collective, réunissant les diverses idées jetées en pâture à cette électricité démesurée qui vient d’étinceler sous nos oreilles.
Terminer un tel feu d’artifice aurait pu l’être par un bouquet final, non, chacun rentre dans le jeu de ce gimmick, le jeu devient rigueur, le beat devient métrique et tout s’en va... vers d’autres directions probablement.

J’ai ainsi continué à les suivre... des années durant...

5 - « VEILS » - Album « M » / John Abercrombie Quartet – ECM 1981.
Richard Beirach – Piano / George Mraz – Bass / Peter Donald – Drums / John Abercrombie – Guitars.


De passerelles en directions nouvelles voici les eighties qui pointent leur nez, que ma « culture » du jazz s’est agrandie au-delà de l’électricité, que de majestueux big bands commencent sérieusement à m’inciter à chercher de ce côté (la passerelle de Jaco..., l’habitude des Brecker... la volonté de gigantisme de Zappa ça influence à creuser...) et voici le quartet.

Je suis passé à côté de « Arcade », leur précédent album que je découvrirais en même temps que ce « M » qui est un album qui se gagne, se mérite, qui n’est pas d’entrée immédiate ou aisée.
Ce n’est pas là question comme chez DeJohnette ou Cobham d’implication directe, ou de recherches d’espaces avec Jan Hammer, ou d’intimisme avec son ami Ralph Towner... non, pas d’énergie brutale, pas de séisme sonore... juste de la dentelle en forme de musique de chambre, comme un jazz de chambre, comme une prolongation evansienne.
Les compositions sont ciselées, recherchées, ouvertes... intellectuelles diraient certains.
La matière qu’elles offrent permet d’autres contrées, d’autres espaces à visiter et, une fois passé les premières approches où le doute ou l’incertitude pointent, on se retrouve face à une dentelle musicale jazz rare, trop rare...

Si j’ai mis en avant « Veils » parmi un album qui recèle en chaque titre un moment de plaisir c’est d’une part parce que ce titre a été composé par un pianiste et là aussi improvisateur/compositeur que j’ai progressivement admiré depuis justement cette découverte, Mr Richie Beirach, mais aussi parce que dans certains real books, on peut le trouver pour mieux le travailler et tenter de le comprendre pour aller vers là aussi cette direction musicale.

L’introduction pianistique titille le contemporain et élargit délicatement le champ que Bill Evans a progressivement fertilisé.
Puis il y a ce thème, sur ce beat jazz tendant vers la binarité, ouvert large, nuancé, en l’air.
La section improvisée est déroutante, de multiples pièces s’agencent en un puzzle d’écoutes communes sans véritablement faire ressortir le solo, de façon claire, de John Abercrombie.
Ce solo s’imbrique volontairement dans la masse comme un leader de contrepoint, pas comme un leader tout court et Richie Beirach lui rend la pareille à l’horizontalité même si son jeu harmonique est des plus riches.
George Mraz (que j’apprendrais là aussi à découvrir au fil des décennies) est d’une rare souplesse tout comme Peter Donald, que pourtant je n’inscrirais jamais dans la liste de mes (trop) nombreux batteurs  à écouter, tellement chez ECM Jack DeJohnette ou Jon Christensen focalisaient à eux seuls ma fascination.

« M », comme son prédécesseur « Arcade » sont des albums ECM de John Abercrombie nécessaires tant dans l’évolution de la carrière de celui-ci vers des contrées qui bientôt se synthétiseront, mais aussi dans la connaissance d’un vecteur peu mis en avant du jazz, cette sorte de musique de chambre à la rigueur d’écoute, de délicatesse, de nuance, d’outil compositionnel, de choix sonore, de forme, de pensée aussi.


6 - « FABLE » - Album « Sargasso Sea » / Ralph Towner-John Abercrombie – ECM 1976
John Abercrombie – electric and acoustic guitars / Ralph Towner – twelve strings guitar, classical guitar and piano.


Bien que sorti en 1976 et très vaguement écouté (car à cette époque je tentais les approches autour de Ralph Towner) quasi dès sa sortie, ce n’est qu’autour de la découverte des albums du John Abercrombie quartet que j’ai réellement été en capacité de comprendre et de savoir apprécier ce duo. Pourtant, pour le coup, les revues spécialisées qu’elles soient jazz ou rock plébiscitaient largement ces protagonistes de la guitare, mais il me manquait un maillon afin de saisir l’opportunité d’entrer dans cette musique.
Par la suite, ces duos de guitaristes, j’en aurais raffolé (celui avec Coryell/Catherine en particulier), mais celui-ci... d’emblée j’y suis revenu souvent insistant pour en saisir la substance.

C’est enfin autour de la compil ECM (guitar music from ECM) que tout cela s’est décliné.
Il y avait dans ce coffret trois vinyles éblouissants dans lesquels les guitaristes « maison » étaient compilés. John Abercrombie y côtoyait Ralph Towner, je me suis alors penché sérieusement sur leurs collaborations.
D’emblée c’est bien là que l’idée de poésie, d’évasion, de voyage m’est réellement apparue tant autour des parutions du label que de ces deux artistes et en particulier de cet album.

Les titres... un univers qui s’installe à peine les premières notes apparues...
Ici une fable, là, une mer océanique, on traverse une avenue, on s’installe sous un parasol, on gravit un escalier dépassé et disparu, dans une descente romantique... la simplicité des mots et des images, leur continuité en espaces musicaux. ECM, voyage, imaginaire, rêve, son unique et inimitable, et cet espace...

Ici avec deux guitaristes voici deux univers qui se rencontrent, se croisent, s’observent et se complètent, s’interagissent et partagent.

"Fables"...
Il suffit des grappes d’arpèges de Ralph Towner et des touches électriques de John Abercrombie pour que de suite, la magie opère.
On y entre à tâtons, on respire, on laisse la vague du temps s’installer et la poésie faire son chemin.
L’écoute est partout, le respect et la communion immédiats, sous ces doigts agiles nulle virtuosité démonstrative, juste la musique et des guitares qui lui donnent un sens, une vie.

7 - « ETHEREGGAE » - Album « Night » / ECM 1984.
Michael Brecker – Sax / Jan Hammer – Keyboards / Jack DeJohnette – Drums / John Abercrombie – Guitars.


1984, le choc de « Timeless » sera-t-il renouvelé ?

Le casting augmenté de Michael Brecker alors en pleine ascension personnelle soliste se détachant progressivement des aventures avec son frangin pour s’affranchir vers un jazz plus engagé, radical et suivre (poursuivre) "la trace des grands" permet à la sortie de cet album, tous les espoirs.
Pourtant, comme celui fan qui attend la même chose qu’avant en mieux, mais en pareil tout de même, j’ai failli me laisser piéger et mettre cet album à l’écart.

On ne refait pas deux fois la même chose quand on est un artiste de la trempe de John Abercrombie, c’est une leçon véritable que j’ai retenu là.
On se retrouve entre amis, respectueux.
On accueille le nouveau, ce jeune virtuose tant plébiscité pour le mettre dans ce bain novateur (bien qu’il ait côtoyé John lors de sessions comme pour le « Crosswind » en section...) et on le lifte à ce son ECM américanisé, mais ayant gardé sa substance.

Il est toujours intéressant de voir ce que des musiciens affranchis peuvent faire d’un contexte en vogue, populaire, addictif et nouveau comme le reggae – Jan Hammer se colle à l’essai d’écriture, Jack DeJohnette en tire la substance du beat pour le réviser à sa sauce, tout comme John Abercrombie... et Michael Brecker se fendra d’un solo forcément ultime, forcément impressionnant, forcément hors frontières de ce cadre qu’ils ont toute la peine du monde à tenir en rennes, à cloisonner, à rigidifier.
Ces gars ont appris à gérer la liberté et les voilà coincés dans un carcan qu’ils vont progressivement démanteler.

Cet album est passionnant et aura souffert des comparaisons avec ce qu’on aurait aimé être l’alter ego « Timeless » - il faut le prendre en soi et là, l’aventure commence.
Logiquement, on rapprochera cette composition des sonorités et futurs gimmicks que Jan Hammer a composé pour la série « Miami Vice », sortie à la même époque.
Le thème est ici accrocheur mélodiquement, le traitement claviers vire carrément vers ces horizons et pour ceux qui connurent le Jan Hammer du Mahavishnu  ou des aventures avec Jeff Beck, cette orientation, malgré des sonorités synthétiques analogues (aux deux sens du terme) et identifiables de même qu’un jeu toujours ancré dans le beat peut faire grimacer face à cette muse commerciale qui aura certainement été de mise.

Le solo de Michael Brecker fait globalement décoller le titre – il est ici immédiatement reconnaissable de par ses gimmicks, de par ses approches de phrasé, d’us caractérisés.
L’ambiance lourde de l’introduction telle celle d’un générique de polar va permettre à John Abercrombie de s’émanciper de cette rigueur rythmique de même qu’à Jack DeJohnette pour aller vers un final où Michael et John vont dialoguer alors que Jan va progressivement lâcher la pulse reggae pour revenir à définitivement à cette première partie.

Reggae ici n’aura été que prétexte, mot permettant d’inclure une forme rythmique.
Jan Hammer est déjà en préfiguration de ses commandes musicales télévisées, Michael Brecker fait le résumé de ses habitudes solistes et va bientôt les sublimer pour les prendre en compte dans un langage qui fera histoire, Jack et John jouent le jeu de cette idée en forme de jam.

« Night » commence par ce titre, il déstabilise l’auditeur jusque dans ses attentes de « critères » ECM...
La suite de l’album sera d’une autre trempe, réservant de très beaux moments ancrés dans le jazz et en attendant qu’un changement radical s’opère pour bientôt, John Abercrombie qui aurait pu en rester là, avec déjà tant de directions et voyages accomplis profite de cette réunion entre amis pour jammer (contraction de Jan et Hammer) avec brio, envie et décontraction.

Se faire plaisir... aussi... peut-être une parenthèse ?
J’aime les parenthèses.

---

A ce stade, en pleines eighties et en pleine absorption de tout ce qui se proclame jazz mes attirances ont commencé à chercher ailleurs, revenir aux racines, creuser l’avant mais aussi l’idée de l’après, comprendre l’écriture des big bands, émanciper mon jeu de batterie au travers de nouveaux concepts comme avec Steve Gadd et justement celui qui lui faisait à cette époque une concurrence loyale en studios... ce ressortissant du plus merveilleux big band électrique et synthétique, Weather Report, je nomme Peter Erskine.

Jaco Pastorius / Peter Erskine – déjà cette association faisait rêver et avait traumatisé.
Peter Erskine je le suivais attentivement, son sens du swing, habile et implacable, son jeu binaire subtil, sa sonorité fine tout en étant pugnace, ce drive immuable... cette rigueur studio tout en restant jazz...

Le CD était bien installé et commençait sérieusement à remplir les étals de la FNAC...
La qualité numérique, cette précision sonore inédite alors (un changement radical d’approche en écoute), ECM, ces orfèvres, voilà bien qui pouvait leur aller comme un gant.
Les synthés avaient envahi l’espace sonore... DX7, Ensoniq, Roland et leurs Juno, la présence numérique... les comportements évoluaient.
Les guitares... elles aussi commençaient à s’y mettre. Mc Laughlin avait déjà tenté l’aventure mais estimait le temps de réponse pour son agilité légendaire trop lent.
Alors arriva Pat Metheny et son tout high-tech, ce jeu jeune et pourtant ancré dans la tradition du jazz, soutenu par Lyle, ce nouveau sorcier des synthétiseurs.
« Offramp », un autre choc.

Je me surprends en suivant Erskine à le retrouver chez ECM pour... le nouvel album de John Abercrombie.
Je glane çà et là quelques renseignements afin de connaitre la teneur de ce nouveau projet, en trio avec Marc Johnson, que je découvrirais ici.

En 85-86, investir dans un CD ECM, c’est un choix...
Pas la simple idée qu’un de leurs albums puisse un jour se retrouver dans un bac à soldes – ils sont au prix fort et ce prix est effectivement fort que celui des albums du label.
Cette qualité, le prix, la seule idée de défense du créatif, de s’offrir un objet sonore d’exception... on ne brade pas ECM, on investit dans ECM... un concept sous-jacent particulièrement évident et directement respectueux de la création artistique.

On plébiscite ce trio, l’entrée dans la guitare synthétique par John Abercrombie – je pense à Metheny et me dis que...


8 - « STILL » - Album « Current Events » / ECM 1985(recording)/86(sortie).
Marc Johnson – Double Bass / Peter Erskine – Drums / John Abercrombie – all guitars.


J’ai déjà chroniqué cet album en deux fois, c’est dire...
La première pour sa substance tant créatrice que de teneur de réflexion en improvisation ou encore d’image sonore – c’était dans le premier blog.
La seconde afin de décortiquer le solo du titre « Hippityville ».

Je voudrais ici pour cet hommage à Mr Abercrombie présenter ce titre, « Still », qui est une sorte de quintessence de son art de compositeur, de créateur d’images et d’espace une direction en parfaite adéquation avec le pourquoi j’adhère totalement à ce label ECM.
J’ai beaucoup joué ce titre, aux claviers. 
Il y a là une substance musicale d’une grande richesse harmonique sur sa base qui va s’orienter vers un pont dont l’harmonie fera à elle seule crescendo (4 mesures) pour revenir à l’initial.
Le thème est majestueux, ample et d’une grande simplicité mélodique, donc efficace.
La construction autour de ce background harmonique soutenu par une légère cellule rythmique est en fait un loop. 
Sous ce mode répétitif ouvert et subtilement composé Peter Erskine va faire montre d’une finesse inventive inouïe avec juste quelques cymbales, s’installant dans ce mouvement perpétuel pour le faire se mouvoir indiciblement.

John Abercrombie s’exprime en acoustique sur ce motif qu’il a précédemment installé à la guitare synthé et la qualité de son jeu est ici transcendée par une prise de son d’une rare précision.
Quant à Marc Johnson, son solo de contrebasse et sa recherche des creux sonores contribuent à la dimension intemporelle de cette composition et de son interprétation ici, dans cette version studio initiale.
Il suffit de se laisser emporter... et de voyager, là encore...


9 - « REMEMBER HYMN » - Album « Getting There » / ECM 1988
Marc Johnson – Double Bass / Peter Erskine – Drums / Michael Brecker – Sax / John Abercrombie – all guitars.


« Current Events » se terminait par « Still »...
J’ai donc attendu la suite avec une forme d’impatience et cette fois pas la moindre hésitation dès la sortie de « Getting There » d’autant que la présence de Michael Brecker, imbriqué dans ce projet, s’avérait plus que prometteuse.

Passer de l’écoute intimiste du trio au relief du quartet, ce n’est pas simple.
On l’a vu avec « Night » justement et le même principe d’invité (ou d’augmentation d’effectif) autour du socle. 

Dans « Night » comme ici, l’arrivée de Brecker est-elle due à l’envie d’une réelle horizontalité pour l’expression, permettant à John Abercrombie de creuser plus en détail le sens harmonique – je ne sais...
Ce que je sais c’est que l’entrée de l’instrument à connotation mélodique horizontale est souvent un « soulagement » pour l’instrumentiste harmonique qui doit aussi gérer l’axe mélodique, ou du moins c’est une option qui permet un autre rôle, une autre direction, d’autres possibilités en tout cas.

Cet album, tout comme le précédent a été longtemps sur mon étagère d’écoutes et exemples favoris et comme « Still » j’ai beaucoup travaillé cet hymne, ample, majestueux et tellement chargé en soi, d’expression.

Pourtant « Getting There » a été, comme à y bien réfléchir, les albums du quartet de Mr Abercrombie, une montagne à gravir pour savoir l’apprécier à sa juste valeur.
« Current Events » m’avait directement aimanté, cette fois il m’a fallu chercher l’angle, comprendre le pourquoi Brecker au son dense et âpre, imposant et focalisant là où n’était que nuances, finesse et délicatesse. 
Le niveau de nuance avait remonté d’un cran – il m’a fallu m’y réadapter (avez-vous déjà eu à vos côtés un sax ténor... même nuancé, ça envoie... et ici on parle de Michael Brecker...).
Le jeu de Brecker ici totalement central avait déséquilibré mon sentiment initial et son approche tant d’expression (Dieu qu’il l’est ici) que de gestion soliste si intelligente et savante remettait l’ensemble sous une nouvelle dimension.
Mais... une fois cette montagne gravie, le point de vue est somptueux.
Titre par titre, cet album est lui aussi, une révélation musicale.

Il y aura eu un live – à l’égal de ces deux pépites musicales... il est un parfait complément et forcément il attise la curiosité car cette électronique en devenir ici totalement maitrisée... en live qu’en advient-il ?...
Vous ferez vous-mêmes les constats... pour moi, ce fut complémentaire et la faculté de développer les phrases en improvisation de John Abercrombie y est savoir, lexicale, connaissance et infinie pensée.

10 - « PURPLE HAZE » - Album « Purple Haze-tribute to Jimi Hendrix » - Lonnie Smith trio / MUSIC MASTERS JAZZ 1994.
John Abercrombie – Guitar / Marvin Smith – Drums / Lonnie Smith – Organ.


Les années sont donc passées et je n’aurai que peu suivi John Abercrombie, cette triplette d’albums autour de ce trio d’un équilibre d’une rare précision funambule j’en étais resté là.

Et puis vint cette escapade vers Jimi Hendrix, hors des sentiers ECM, autour de cet organiste légendaire, poussée par ce batteur délicieux.

Hendrix a toujours traumatisé les jazzmen, Miles en tête, Gil en imbrication directe (il l’aura même arrangé en big band « plays the music of Jimi Hendrix » et installé toute sa vie dans son répertoire / les versions live de « Sweet basil » sont à découvrir sans hésitation) et toute une bardée de virtuoses de la six cordes Mc Laughlin en chef de file (dont on a retrouvé les bandes perdues de sessions amicales entre les deux monstres de la guitare...), parmi tant et tant d’autres...

« Crosswind »... ce jeu wahwah...
« Steppin Thru »... cette énergie rythmique, ce solo...
« Sorcery »... ce thème vaudou...
quant on y pense...

Ici John Abercrombie réinvestit Hendrix sous la forme d’un long solo poussé par un groove imperturbable. 
En transe sur un seul accord le trio va déployer un immense spectre de savoir-faire, d’énergie et d’écoute tout en veillant à respecter l’esprit initial d’Hendrix, en le transposant dans une mouvance jazz/funk particulièrement attrayante.
L’orgue n’a jamais quitté l’entourage Abercrombie (il va ensuite graver deux albums chez ECM avec l'organiste Dan Wall).
Avec Jan Hammer ils ont gravé « Timeless », avec le légendaire Lonnie Smith, le voilà qui revient à ses racines.
Il prend le langage de celui qui a été la véritable passerelle guitariste pour l’électricité et lui rend un vibrant hommage.
Une parenthèse ?
Un bien bon moment à partager en tout cas.

---

John Abercrombie n’est plus...
Sa présence, son jeu, sa musique m’étaient devenues au fil des ans, familières.
Pourtant ce n’était pas une familiarité simple...
C'était véritablement comme si le seul fait de lire son nom sur un album était une garantie de « retrouver » une personne avec une sonorité et un jeu reconnaissables mais à en même temps d’avoir la certitude de devoir s’habituer à une de ses nouvelles directions, de découvrir de nouvelles donnes musicales et conceptuelles, de nouvelles compositions aux contours inédits.
John Abercrombie n’était pas qu’un guitariste pour guitaristes, sinon je ne pense pas qu’il m’ait autant captivé.
Il était par sa guitare, avant tout un compositeur d’une rare dimension, d’une rare pertinence et d’une rare clarté, ce, même dans ses axes les plus savants et complexes.
Il était également l’un de ces improvisateurs que je qualifierait de merveilleux, sachant réellement développer avec un sens mélodique exceptionnel, sachant proposer dans chacune de ses envolées des points ultimes d’expression, sachant partir d’un rien pour arriver à un tout toujours expressif, que ce soit dans l’énergie ou dans l’intimisme.
Et, n’étant pas guitariste, je sais avoir toujours admiré la qualité de son jeu quel que soit le contexte instrumental qu’il proposait.
De l’acoustique en passant par l’électrique quelle soit claire ou saturée et ce jusqu’à la guitare synthé, il savait toujours mettre ses instruments au service de l’expression.

Il manque forcément.
Je le remercie pour ces années de vie musicale qu’il a parmi d’autres, forcément, mais en situation particulière, auréolé de sa présence créative.
Une présence qui m’a servi et même inspiré.





 






vendredi 18 août 2017

DIVAGATIONS AOÛTIENNES

DIVAGATIONS AOÛTIENNES

Bonjour à tous,

Cela faisait un moment que je n’avais rouvert le blog, la pause qui se situe sous la ligne de portée (« la demi pause pose, la pause ne pose pas » - petite astuce mnémotechnique pour élèves interrogatifs face au petit rectangle noir de la partition) était impérative.

Je me demande parfois à quoi bon un blog, à quoi bon causer musique, à quoi bon tenter de partager...
A l’inverse, des prises de position dignes souvent, indignes parfois prouvent que, malgré tout, hors des circuits balisés du professionnalisme de critique et « de presse » musicale, la blogosphère des passionnés reste active, engagée, franche et même objective.

Faire découvrir ? Je ne sais trop... l’offre médiatique dépasse la demande.
Cette surenchère de titres au kilomètre, cache beaucoup de misère artistique et créative, mais elle cache aussi de belles productions et pépites – le hasard peut guider, le conseil peut aider, la passion des un(e)s et des autres, selon qu’ils soient avisés, blogueurs(ses) ou musicien, mélomane... chargée d’enthousiasme ou de conviction oriente dans une jungle en forme de labyrinthe, présentant en face de l’auditeur tant de chemins à suivre qu’on se prend parfois à devenir un explorateur sonore...

Je vais souvent visiter mes amis Chris, Charlu ou encore Dev’, ils font le bon boulot pour moi, un tri affectif et sélectif dans lequel je sais me retrouver à quasi 80% et qui me fait gagner un temps précieux, tout en prenant une autre voie que celle toute tracée des autoroutes médiatiques.
Des guides donc, qui mettent l’accent sur le bon titre, sur la bonne anecdote avec les mots pour diriger en restant simples, réfléchis et soucieux de transmettre avec leurs personnalités, leurs plaisirs respectifs, tel projet artistique.

Eté studieux tant que musical, comme chaque année...
Le bol d’air qui remet les doigts sur les claviers, qui dérouille les engourdissements, qui éveille l’esprit et puis le retard d’écoutes à tenter de récupérer, l’envie de découvrir justement les petites perles chroniquées par ci par là.
Il y a aussi l’écoute axée pédagogique – trier, choisir des morceaux afin d’avoir une matière à faire bosser aux élèves. Ce travail est à la fois attentif, sélectif, chargé de plaisir, de minutie, chaque titre passe par plusieurs moulinettes pour se retrouver dans un classement qui n’est pas forcément celui du seul plaisir que j’éprouve à l’écouter.

Dans ces moments où l’écoute se veut pertinente, des constats personnels sur un début de XXIe siècle de « création musicale » mais aussi sur l’actuelle condition professionnelle de la musique m’interpellent...

A qui le tour d’ouvrir une nouvelle brèche musicale, de sortir des sentiers battus et revisités pour aller, ce même sur des postulats culturels existants, ne serait-ce... qu’ailleurs...
Des Miles, Trane, Duke, Prince, Stevie, John Adams, Reich, Stravinsky, Bowie, Peter Gabriel, Fripp, Eno, Floyd/Waters/Gilmour/Wright, Bley et autres Garbarek, Ornette et autres Coleman (Steve), James B, Jimi, Doors... les décennies du XXe regorgent de novateurs, précurseurs, défricheurs, chercheurs en tous genres et espèces musicales.
XXIe, en vieux has been, certainement, je cherche...

J’accroche par ci, par là sur des repreneurs de flambeau, sur des personnalités aux univers identitaires : un Wilson, un Eels, quelques Alabama Shakes, Nils Frahm sera(ait) peut être un de ces représentants de l’idée d’aller chercher ailleurs.

Ailleurs que où...
Que dans le rythme et ses facettes dont il reste forcément à explorer.
Que dans la science harmonique surexploitée, tordue à l’excès, ou simplifiée à l’insuffisance en 4 chords sans essence, sans idée, sans idéal, sans rien...
Que dans le son devenu arbre de plus en plus immense cachant de façon imposante la racine créatrice, l’essentiel sur lequel repose – ou reposait encore – l’émotion musicale.
Que dans le déballage virtuose devenu sur-technicité à son propre service, oubliant de servir cet acte appelé musique.
Que dans l’improvisation devenue, en place de langage d’échange naturel ou de reflet de personnalité, acte scientifique chargé de théorèmes, de calculs ou encore de clichés, de récup’, engluée dans des traces pour lesquelles l’étiquette blues ne veut plus dire grand-chose tant l’oubli de sa vérité et de sa profondeur d’âme semble être légion.
Que dans le format de forme, la chanson devenue stéréotype, le mode du standard devenu commun ou se croyant encore obligé, l’idée symphonique se référant encore à la science de Haydn, malgré la démesure osée des Mahler ou Bruckner...
Que même dans la seule idée mélodique, cette substance accrochant l’émotion, la mémoire, capable de bouleverser, de rester à l’éternel dans l’esprit, de figer la pensée.

Dépasser tout cela, reprendre des idées et les détourner, chercher vers de nouvelles contrées...
Ce XXe siècle désormais passé a déployé à l’échelle planétaire la donnée créatrice.
Des chercheurs, des créateurs, des génies aussi (Pierre Henry, l’école de Vienne, les minimalistes et répétitifs, les Beatles, Floyd, Trane ou Miles, Debussy, Ravel, Fauré), sont passés ou ont été relayés au fil des décennies par le support médiatique et commercial de plus en plus présent, omniprésent puis incontournable.
Par l'accélération avec le net, par l’accès à tous et pour tous de tout ou de rien - la musique, la création et l’artistique y sont entrés en se faisant happer par cette spirale inéluctable, incontournable, immuable... mais aussi... obligatoire.

La « facilité », l’illusion commerciale présentée en rêves instantanés a petit à petit pris une place prépondérante en « désacralisant » l’acte créatif pour le banaliser, faisant croire à tout à chacun qu’il suffit de jouer trois accords de guitare séculaires dans un ordre ou en désordre réflexes en posant dessus une mélodie dont la première note et chacune des suivantes sont induites de fait pour se prétendre « compositeur, « créateur, voir s’estimer « artiste »...
Pas neuf, certes que cela...
Juste bien plus commun, bien plus banalisé et forcément plus universel qu’avant.

Je sais un peu cuisiner, agencer des bases afin de faire un repas familial sympa, de là à prétendre être équivalent à un chef cuisinier...
Je suis bien obligé de me vautrer sous mon évier qui fuit afin de resserrer avec mes outils et une volonté d’éviter l’inondation générale (en coupant l’arrivée d’eau) mon appart’... mais comme pour les réparations de ma voiture il m’est préférable et sécuritaire de faire appel à la profession qui m’offre service, sécurité et forcément compétence.
Ce phénomène Brico/Casto est lui aussi devenu bien présent  en art... et en musique pour ce qui m’intéresse, en particulier.

De nombreuses questions, de nouveaux comportements professionnels doivent se faire jour, car, comme pour toutes les branches de métier (la musique en est un que l’on soit instrumentiste ou créateur) les offres quantitatives et illusoires commencent à prendre le pas sur les savoir-faire, autrement dit, sur le métier.
La portée de constat de non dimension de la créativité musicale actuelle, du moins sur l’évidente masse d’informations auxquelles nous sommes soumis, celle qui nous est « imposée » et qui régit les oreilles de la majorité des personnes, a des conséquences encore plus lisibles sur les ramifications professionnelles de la musique.

Ce constat je l’ai cruellement fait cet été.
Il m’était apparu les années précédentes, mais ne m’avait réellement touché dans mon quotidien.
Cette fois il m’aura également fait réagir.
Dans le domaine complexe de la pédagogie comme dans celui du « spectacle », on veut aujourd’hui servir du fast food, de la poudre aux yeux et de de l’illusoire à tout à chacun.

Pédagogie...
On va certainement bientôt pouvoir se prétendre élève de telle ou telle pointure, célébrité, car on aura « suivi » ses cours via des plateformes à fric. Diplômé par internet d’une célébrité ayant trouvé 5 mn dans son emploi du temps pour divulguer quelques astuces de son jeu en tuto, me voilà bientôt affublé du terme de professionnel...
Une extrapolation ?... on en reparlera en temps utile.
Je reçois nombre de futurs musiciens au jeu mimétique indiscutablement précis voulant avancer autrement qui me disent qu’ils ont « appris la musique »... sur YouTube... capables même de me citer leurs « professeurs ».

« Spectacle »...
Alors (et là c’est une réalité), me voilà parti, muni des quatre accords de guitare en position 1  déplaçables uniquement par le biais du capodastre ou par le transpositeur + ou – du clavier pour affronter les scènes.
DO, FA, SOL, LA mineur pour le piano...
MI, LA, SI, Do dièse mineur (parfois) pour la guitare et le power chord M ou m...
Ca y est je sais jouer le dernier Rihanna, je fais la pompe sur le dernier sauc’ de Justin Bieber, de Beyonce, en cover car acoustique (deux termes à la mode et porteurs) et me voilà un pro...
On se met alors à quelques-uns et on est un « groupe de pros » et si, de surcroit, là-dessus, au karaoké ou au stage de coaching vocal auquel on s’est inscrit car on s’est dit qu’en chantant on augmenterait son potentiel commercial, on a fait la rencontre d’une blonde platine avec un brin de voix, c’est parti, on va affronter le monde.

C’est une caricature ?...
Non !
C’est de plus en plus une réalité.

Cette réalité inonde l’été de sa médiocrité, son côté sympa et amateur affiché pose l’image décontract ‘ en exergue.
- « C’était comment ce groupe ? »
- « Sympa, cool, jolie chanteuse, des mecs décontract’s, y jouaient des trucs que tout le monde connait... »
- « Bon ok, mais musicalement, bref la musique quoi... »
- « Ah... la musique ? Bah, j’sais pas. Y jouaient des trucs qu’on écoute à la radio, alors, bon ça plait, on a chanté avec eux, on a fait la fête... »

Je vous vois arriver...
Les Stones à leurs débuts, les Beatles... et tant d’autres...
Oui.
Mais le « terrain » était neutre, vierge et ils ont très vite eu l’intelligence de progresser (et les moyens de la faire), par honnêteté, par envie, par conviction, par éthique aussi.
Et ils ont bossé... Dieu qu’ils ont bossé...

Là je vois des zozos faisant tourner en boucle les 4 accords de Get Lucky, juste parce que c’est un tube, qu’il est en quatre accords et non parce que ça groove, qu’il y a au passage des grattes, beats et lignes de basse de fous et que la substance initiale de ce titre n’est pas juste dans la simplicité apparente qu’ils ont fait évidence et dont ils se satisfont.
Ils ont récupéré la grille et les positions d'accord sur le net, ont à peine écouté l'original en vitesse sur leur téléphone ou leur PC aux mini enceintes, cette superficialité est leur acte commun, la substance de la musique n'est pas, n'est plus.
Je rejoins la pédagogie... quelle belle porte d’entrée que ces autre accords de Get Lucky pour... le funk, l’histoire et l’étude du « style » Rodgers, la réinjection du funk dans le disco, la tourne, nom d’une pipe de Cogolin... LA TOURNE !...
Ces mecs ne tournent pas... ils détournent l’éclat de génie en médiocrité.

La banalisation, le simplisme et la médiocratie ont cerné la musique.
Ce constat ne me plait pas.
Il ne me désespère pas non plus.
C'est un fait qu'il faut tenter de contrer.

C’est un cercle et un enfermement tant commercial que politique, arrangeant, relayé par toutes les strates de médias qui accélère la dinosorisation d’une vision du « métier » qui va, soit réagir soit s’engloutir.
Cette réalité n’affecte pas encore tout à fait les quelques passionnés dénicheurs de ceux qui veulent échapper à cette règle.

Elle fait aussi réagir communément une part de la profession bradée (ces zozos s'affichant amateurs , de plus, cassent les prix et fracassent la profession), mise à mal et déloyalement dénigrée – elle s’était souvent positionnée en élite, la voilà qui va devoir s’adapter et se réapproprier un espace vital car professionnel (entendez par là, dont ils vivent).

« Il faut de la tolérance, de la place pour tous et laisser chacun s’exprimer » me disait cet été une collègue...
Certes, mais, en musique, comme dans n’importe quel domaine d’ailleurs, la banalisation de la parole médiocre ne doit pas prendre place à la réflexion, à l’intelligence, à la pensée.
D'ailleurs, c'est paradoxal et cependant logique, cet été, je n'ai jamais entendu autant de musique, partout la banalité, le même  "discours", les mêmes titres, l'uniformité.
La campagne électorale a chargé la sphère de redite, de commun, de médiocre et de pouvoir populiste, d'idées flash, de pensées tiroirs - finalement la musique commune de l'été entre dans la même catégorie de médiocrité.
Le bon vieux Johnny, pour faire rock, la désintégration de Céline Dion, pour faire vraie chanteuse, le Happy, pour faire black, le Rehab, pour faire rebelle, Rihanna pour faire "actuel" et même un coup de Sting pour faire musicos...
Partout pareil, pas une trace d'idée, d'originalité, de sens... même dans ces "covers". Juste la reprise simplissime avec de faibles moyens et sans idée de ces titres en banalisation absolue.

La problématique est donc d’ériger la banalité en créativité, le vide de pensée en génie, le fait de jouer trois notes de musique en « originalité » tant personnelle que sociale – ces manques de discernements culturels et éducatifs sont désormais là, installés, bien positionnés et ils font « commerce ».
Ils sont désormais, tant au niveau des acteurs que des auditeurs, comportementaux.

Le chemin a été long mais savamment orchestré en éducation comme en médiatisation ou encore en politique pour en arriver là.
La résistance à cela est et heureusement existe.
Elle est encore et doit rester vive et active.
L’art n’est pas un vain mot mais le gagner va devenir de plus en plus difficile.
Le statut d’artiste comme celui de star s’est revêtu d’une couche de banalité et de banalisation outrancière.
Combien de gratteux à deux balles rencontrés sur les scènes de cet été se prétendant et se présentant artistes et se croyant stars justes parce qu'ils montent un escalier leur permettant d'être sur une scène, juste au dessus d'autrui, devenu le temps d'une heure, commun...

Quant à la création... j’écoute, je cherche, je défends, j’espère... oui, j’espère qu’un jour en ce XXIe siècle là, une lumière sonique nouvelle et neutre sortie d’un espace autre, ou venue d’un ailleurs choquera mes sens auditifs et affectifs.
Qui sait, par ces blogs LA pépite émergera... restons en éveil.

Un Miles...
Un Trane...
Un Glass...
Un Berg...
Un Gershwin, Bernstein...
etc... etc...

Cette liste que vous saurez augmenter tant les deux X de ce siècle qu’on a du mal à oublier, lorsque l’on est génération de l'entre deux, ont été multiples, rapides et effervescents en actes créatifs.

L’été se termine donc – la musique y est restée dans sa sphère de banalité, telle une série télé du soir, aux mêmes refrains, aux mêmes sujets, aux mêmes actrices et acteurs, aux mêmes environnements et cadres d’expression.

Qui sait... cet automne...

Merci Chris, Charlu, Dev’ de votre fidélité et de votre pertinence, de vos engagements respectifs à chercher à passionner, intéresser, interpeller... le net permet aussi ceci.
Tout n’y est pas négatif, c’est juste ce qu’on en fait...


Et en ce jour, une pensée pour les barcelonais, j’aime leur ville, leur vie, leur culture...
leur musique... et ces divagations ne sont que futiles face à l'horreur qui elle aussi tend à se banaliser, constat d'autant plus malheureux qui lui m'attriste.







lundi 8 mai 2017

DENAI MOORE – « ELSEWHERE » / Because music 2015.

DENAI MOORE – « ELSEWHERE » / Because music 2015.
Produit par Rodaidh Mc Donald.
Denai Moore : Lead and Backing Vocals, Piano, Synth, Acoustic and Electric Guitars, Bass Synth.
Joseph Wright Goss,  Kid Harpoon, Eric  Appapoulay : Drums and Percussions
Rodaidh Mc Donald : Synth
Steve Hamilton : Bariton and Tenor Saxophones
Kieran McIntosh : Piano, Organ and Backing Vocals
Blue May : Electric and Bass guitars

Médiathèque / étiquette « nouvelle acquisition »...
Le packaging... là on réalise que ça peut parfois compter...
Ce paysage de montagne et de feu, ancestral, naturel, qui explose les pupilles attire (pochette signée Leif Podhajsky).
Un nom, Denai Moore et cette idée, juste « visuelle », de ce que « pourrait être » cette musique de par sa « présentation ».
On imagine tendance folk-pop...
On se dit, ambient-électro...
On sent le serein mais habité tout de même et on présume une part de solitude.
Cette fausse quiétude rougeoyante ne peut être anodine.

Sorti en 2015...
Ok, du retard en infos, mais après tout, si on devait écouter tout ce qui sort chaque semaine (comme lire pour les accros, ou aller au ciné de façon boulimique) on ne s’en sortirait plus alors se laisser aller au hasard... de façon impulsive, parfois.

Ce qu’il y a de bien avec ces pochettes où le livret est planqué et difficile à extraire c’est qu’on fonce d’abord dans la musique et là...
Sans a priori cela sera relèvera évidemment de la surprise (logique me dira-t-on ici...).
Il faut nuancer cette sensation.
Ce n’est pas le même sens de surprise qu’en mettant le dernier U2 ou Codlplay (ou autre nouvel album d’un artiste connu), car même si on va découvrir de nouveaux titres, de nouvelles orientations qui sait, un renouveau ou tellement de redites, le tracé est quelque part en nous, un peu balisé.
Ici l’intérêt de se souhaiter surpris est total.
La découverte et la curiosité sont, si l’on veut, peut et si l’envie survient, des rendez-vous à oser prendre.

Dès le premier titre « Piano Song » on cherche.
On veut des repères, on souhaite comme toujours ou souvent, affilier, associer, « étiqueter » - ces fâcheuses habitudes qui se sont installées et induites, difficile d’y échapper et, est-ce bien nécessaire que de penser le faire ?...
J’ai cherché à identifier cette voix intéressante, au timbre qui d’emblée ne m’attirait guère mais qui a cette façon identitaire immédiate de s’exprimer et d’exprimer un contexte minimal, habité et impliqué.
Un étrange sentiment survient alors, cette voix ne m’attire pas et pourtant je sais qu’il va falloir m’y intéresser, m’y habituer et la considérer dans son contexte, car je suis face à « un tout artistique » particulièrement inspiré, musical et personnel, qui se construit avec et autour d’elle. Je finirais par ne savoir l’oublier...

L’album agencé en chansons courtes, va alors avancer, se décliner de sentiments en paysages, d’atmosphères en sensations, d’éveil en quiétude, d’attention en inaction jusqu’à son conclusif « Last Time » n’attendant/autorisant/impliquant  qu’une seule action... celle d’un repeat et ce de façon quasi réflexe, mécanique, automatique.
On réalise alors que l’on est en train de se laisser envoûter, que l’on vient de s’installer dans une atmosphère qui colle aux sens, à l’âme, au corps...

Il sera bien temps d’aller se renseigner sur le net pour savoir qui peut bien être cette Denai Moore (pas grand-chose à propos de cette artiste – à part un Inrocks dithyrambique, ce qui rend le truc encore plus « savoureux »).
Il sera bien temps d’ouvrir le livret pour en savoir plus, pour savoir ce qui se cache derrière ces nuages rougis par le soleil apocalyptique.
Pour l’instant, la seule chose qui compte c’est d’écouter et de se laisser habiter.
Et de se laisser dompter par cette voix qui maintenant a pris sa place, s’est positionnée comme familière.
Mise en perspective au centre de toute l’attention elle hypnotise l’écoute.
Le pouvoir du sens... des sens.

« Piano Song ».


Un chœur empreint de spiritualité, de simples accords pianistiques amples et imposants, un beat pulse basique... minimal.
Une basse au son synthétique massif va donner aux quelques nappes enveloppantes une valeur dimensionnelle réajustant les plans d’écoute.
Le beat va se modifier progressivement, une guitare s’égrène, une batterie conclusive va se réverbérer dans le spectre spatial soutenant un solo intervenant en contre chant.
La voix de Denai Moore est évidence, ce timbre presque nasal, cette articulation précise et rythmique qui contraste avec ces hummings, ces vocalises retenues et pourtant d’une forte présence – on est de suite embarqué dans un univers tant intime que puissant, on perçoit une solitude dans un environnement immense, quasi nu, au sein duquel s’est positionné un décorum fait d’essentiel, de minimum strict et suffisant.
La voix est là, la mélodie envoute, Denai Moore est au centre de cet espace où tout est distinct, précis et utile...
Il n’y a plus qu’à la suivre.

« Absent ».


Ce son !
Cette prod !
Le beat électronique est mélodique, installant tant rythme que ligne de basse tant l’une et l’autre sont réunies.
Là encore la voix est pouvoir, sur ces pianos minimalistes, ces chœurs en soyeux tapis, contre chants habiles, secondes peaux de cette voix aux accents adolescents.
Le titre s’ouvre, se libère en fredonnant, s’échappe vers l’aigu.
L’absence, le vide se comble petit à petit par la conscience.

« Blame ».


Respiration, espace...
Le temps s’étire, une rythmique foisonnante s’installe – contraste.
Tension palpable, la pulsion ternaire résonne et s’envole.

« Detonate ».


Pouvoir vocal à nouveau.
Le traitement electro emplit l’immensité d’un beat groovy appuyé par une basse synthétique portamento. L’adage lead/chœur est presque familier, on n’y prêterait presque plus attention et pourtant, ces voix tendant vers la pureté, qui survolent ce beat au demeurant lourd ont ce pouvoir de mise en apesanteur, d’oubli de l’attraction terrestre.

« Elsewhere »


Le titre éponyme...
La voix de Denai geint sur d’improbables « reverse sounds » avant de trouver un sens mélodique et de s’unir aux chœurs.
Une forme de groove là encore joue sur les nerfs auditifs de l’auditeur, pris entre racines spirituelles vocales, beat électro, ambient et groove urbain.
Simple tant qu’étrange, inhabituel tant que familier, fouillis tant qu’incroyablement détaillé, immédiat tant que curieux, reposant tant qu’oppressant...

« Flaws ».

Sixième titre et la guitare acoustique prend, sur un accompagnement d’apparence désordonné, sa place prépondérante – un simple pop song, mais là encore au traitement enrobant les composantes installées dans la prod depuis le début de ce voyage. Ce mélange de vie par ces voix surdimensionnées se mêlant à de la synthèse, du beat électro avec cette fois la guitare « en défaut » si réelle va peut-être changer imperceptiblement le trajet à suivre depuis le début de cette aventure.
La moitié du chemin vient d’être parcourue, voyons écouter ce que nous réserve la suite...

« I Swore ».


J’ai juré...
Plus fort que la promesse...
Cette fois la lourdeur opprimante, soutenue par une sensation transcendantale auréolée de nappes de saxs ne laisse pas vraiment d’équivoque.
Cet immense espace découvert habilement vide ou quasi dénudé au départ s’est empli progressivement de sens et de conscience, de personnalité et d’esprit, de spiritualité aussi.
Le vide n’est plus ou presque, l’être est là, Denai Moore, jeune chanteuse anglaise (21 ans) aux origines jamaïcaines (dont elle avoue ne pas être plus que cela influencée) emplit l’espace de ses douleurs existentielles, elle meurt presque chaque jour et ressuscite à chaque refrain (cf : http://www.lesinrocks.com/musique/critique-album/denai-moore-elsewhere/ - l’un des rares articles du web permettant de cibler l’artiste).

« Feeling ».


L’envoûtement progressif de l’album peut prendre son ancrage ici.
Le développement de ce qui commence comme un simple pop song, tant en traitement de production qu’en arrangements électroniques est d’une incroyable présence. Les beats d’une clarté crépusculaire s’opposent à des masses synthétiques quasi symphoniques immenses et aériennes. Chaque titre de l’album est court et pourtant porteur d’un univers immédiatement addictif.
Rodaidh Mc Donald (producteur de titres de la chanteur Adèle, entre autres) a ici a laissé la prod au profit de Plan B soutenu par Kid Harpoon, plongeant le titre dans les marécages roots de beats hip hop, moites, collants à la peau et à l’esprit.

« Never Gone ».


Cette fois c’est sûr, la guitare de Denai Moore a repris son pouvoir et s’est installée comme partenaire immédiat  de ses songs habités et denses, amples et immédiats.
Le sens syncopé insiste, des nappes synthétiques relaient les chœurs toujours aussi amples.
Une basse augmente l’affaire, qu’elle soit synthétique n’y change rien à cette affaire, elle a juste besoin d’aller vite, au plus court et au plus direct possible.
La guitare, la voix, le rythme propulsé par celles-ci...

« No Light ».


Je n’avais pas encore vu de réelle lumière jusqu’ici, juste cet espace s’emplissant progressivement de vie, d’âme et de sentiments.
Je me pose, j’écoute simplement ce merveilleux pop song, la voix le charge de vie, la guitare qui l’accompagne lui colle à la peau.
Il n’y a pas de lumière ici...
Denai Moore s’est enfermée dans cet espace mental et ce ne sont pas les quelques camarades saxs en soutien ou encore les envolées synthétiques voir l’énorme beat de fin s’ouvrant sur ce qui reste de place qui vont changer grand-chose.
Ce titre est absolument magique, sa guitare conclusive arrache tout ce qu’il peut rester de sensations et les emporte avec elle.
Je m’arrêterais presque ici tant la charge émotionnelle est forte...

« Let Me Go »


Un piano droit de salon presque léger va contraster et on croirait presque à une pause...
Il n’en est presque rien. Les climats s’opposent, verse et chorus vont ainsi se différencier entre légèreté presque virginale (je pense à Birdy) et lourdeur surchargée de synthèse électronique.
La forme est simple, le propos aussi, on approche de l’hymne conclusif.

« Last Time »


La place est laissée à la voix, l’ensemble des ingrédients qui ont parsemé l’album se retrouve autour d’elle.
L’espace clairsemé s’est empli et organisé autour d’elle.
Le vide apparent s’est empli de ces composantes musicales et soniques élaborées autour de l’artiste.
Il est formidable de savoir mettre en valeur par une production tant actuelle que réelle, non gadgétisée, efficace et sobre tant qu’innovante, présente, spacieuse, présente et immédiate, le propos simple et impliqué de pop songs d’une artiste.

Cet album m’a enthousiasmé par son cœur – Denai Moore, qui à chaque chanson est juste (pas de cette justesse uniquement de hauteur musicale mais de propos), engagée dans son texte, dans son expression en un tout texte/mélodie/musique.
Il m’a également séduit par une production absolument adaptée, capable d’un respect initial dudit propos de l’artiste, tout en lui apportant un environnement amplifiant ce propos, sans le dénaturer, ni le réorienter, juste lui apporter plus de sens, plus de réalisme, plus de poids tout en restant au service - en une discrétion musicale et d’effets admirable.
La simplicité (que je pointe quand elle n’est pas chargée de sens, mais juste de manque de capacité créatrice et d’intelligence) est ici un atout qu’il n’est nul besoin de complexifier, le propos de l’artiste se suffisant d’emblée en lui-même comme un tout, une intelligence d’écoute et de respect de celui-ci transparait ici pour l’amplifier et l’exacerber là où il n’est qu’intimité et repli.

Un album rare.
Une artiste directement attachante et addictive.
Une production et des musiciens entièrement à son service.
Exceptionnel.